Avec "L'Ascension de Mobutu", Ludo De Witte n'aura pas le même succès que pour "L'Assassinat de Lumumba"
- Publié le 12-02-2018 à 15h14
- Mis à jour le 12-02-2018 à 15h20

Critique par Marie-France Cros de "L'Ascension de Mobutu" par Ludo De Witte.
Le sociologue belge Ludo De Witte s'était fait connaître du grand public par son ouvrage "L'Assassinat de Lumumba", qui avait entraîné la constitution d'une commission d'enquête parlementaire, en 2000, qui avait conclu que "certains ministres et autres acteurs" belges portaient une "responsabilité morale" dans l'assassinat de l'ex-Premier ministre congolais.
Le nouvel ouvrage de Ludo De Witte n'aura pas le même succès. D'abord parce que son titre est trompeur, "L'Ascension de Mobutu" ne s'intéresse en effet au Léopard qu'à partir du septième et dernier chapitre (p. 391); le reste est consacré à l'étude des rébellions de 1964. Il y a tromperie sur la marchandise.
L'auteur évoque brièvement la rébellion que Pierre Mulele, rentré de Chine communiste, lança dans le Kwilu (ouest du pays) et développe principalement l'histoire de la révolte des Simbas, officiellement lumumbistes mais surtout jeunes gens issus des villes, en révolte contre l'armée congolaise dirigée par Mobutu.
Comme celle-ci craignait les pratiques magiques revendiquées par les rebelles et perdait du terrain (presque la moitié du territoire national !), il fut fait appel à des mercenaires pour l'étoffer et à quelques officiers belges. Selon De Witte, la Belgique ne voulait pas intervenir militairement pour ne pas risquer de mettre en danger les quelque 60 000 Belges qui vivaient alors au Congo, et parce qu'elle était persuadée que même des rebelles victorieux auraient besoin d'elle pour redresser le Congo.
Mais la CIA lui force la main au nom de la lutte contre le communisme. La situation devient plus difficile encore pour Bruxelles quand les rebelles prennent des milliers d'étrangers en otages, dont de nombreux Belges, dans tout l'est du Congo.
Si ses opinions politiques sont sensibles (notamment lorsqu'il évoque "l'infâme sécession" katangaise), l'auteur expose les faiblesses et les infamies des rebelles lumumbistes autant que celles des "affreux" et de l'armée congolaise. Il affirme que les premiers n'ont commencé à tuer les otages qu'après le début des attaques belgo-américaines.
On s'étonnera que De Witte écrive qu'on ne peut se fier à Patrick Nothomb - consul belge à Stanleyville durant les événements, qui a raconté le calvaire de la ville - mais fasse confiance au chercheur Benoît Verhaegen, dont la commission Lumumba avait pourtant révélé qu'il était un informateur des services de renseignement belges.
Au total, l'ouvrage fait connaître un conflit aujourd'hui oublié. Alors que les rébellions se multiplient au Congo, le lecteur est frappé par les similitudes entre les deux époques. Déjà régnait la corruption. Déjà les fonctionnaires étaient impayés. Déjà les villes étaient débordées par l'explosion démographique et l'absence d'emplois. Déjà de nombreux Congolais s'engageaient dans l'armée pour échapper au chômage et pouvoir se servir grâce à leur arme, tandis que d'autres fournissaient de la chair à canon aux rébellions. Déjà l'armée pillait et violait jusqu'aux petites filles. Déjà les politiques multipliaient scissions et exclusions mutuelles, au gré de leurs aversions et ambitions personnelles…
Qui bâtira ce Congo "plus beau qu'avant" célébré par l'hymne national ?
Ludo De Witte, "L'Ascension de Mobutu", Ed. Investig'Action, 461 pp., 18€.