International Reportage Correspondance particulière dans le Jebel Zawiya

On ne prend pas le pouls d’une révolution là où elle saigne. Les combats entre les troupes de Bachar al Assad et les insurgés réunis sous l’appellation d’Armée syrienne libre font rage depuis plus de deux mois à Alep, la métropole du nord. Mais plus à l’ouest, dans le sud du gouvernorat d’Idlib, trente-trois villages se sont libérés de l’occupation. Nous sommes dans le Jebel Zawiya. Pour accéder, depuis la Turquie, à cette région du nord-ouest de la Syrie faite de collines recouvertes d’oliviers, de ruines millénaires et de déserts de pierre, il faut rouler à toute vitesse sur les routes poussiéreuses. Contourner la ville d’Idlib. De nuit, pour échapper aux raids aériens. Parfois sans phares, pour éviter les check points de l’armée. Il faut s’arrêter souvent, et demander aux villageois si les soldats sont proches. Il faut envoyer des éclaireurs à moto, éluder les snipers.

Nous sommes à Iblin, le village d’Hussein Harmouch, premier haut officier syrien à avoir annoncé sa désertion. Juste à côté, Ibdita, le village de Riad al Assaad, commandant de l’Armée syrienne libre. Ici, 3 500 des 5 000 habitants appartiennent au clan Alkhalaf. Le reste se divise en quatre familles plus petites. Le clan, dont les membres sont soudés par la guerre, avec sa propre histoire, ses propres ressources, ses connaissances, ses dynamiques et sa hiérarchie, est l’unité basique de l’insurrection dans cette région rurale.

Moustafa Alkhalaf et certains de ses frères et cousins font partie de la brigade Ahrar Iblin, "les hommes libres d’Iblin". Comptant 108 hommes, le groupe fait partie du réseau de combattants sous le commandement de Jamal Marouf, dont les Martyrs de Syrie sont actifs dans tout le Jebel Zawiya, et au-delà. Ils sont charpentiers, maçons, fermiers, pasteurs, épiciers.

L’armée était entrée dans le village le 17 décembre 2011. Il y a 40 jours, elle en a été délogée. "Après neuf mois d’occupation, la ville de Kafr Nabel a été libérée le 10 août 2012. Les hommes d’Iblin ont été s’y battre" , explique Moustafa. La bataille, qui a duré cinq jours, a laissé ses marques : des cratères énormes dans la route principale, et des morceaux de roquettes que certaines familles gardent comme des reliques. L’armée a été repoussée aux limites du Jebel Zawiya. Elle s’est maintenant établie près de la ville de Ma’arrat al-Numan, où elle contrôle une portion de l’autoroute M5, axe stratégique pour le ravitaillement du régime, entre Damas et Alep. De là, elle pilonne régulièrement les villages.

Jour et nuit, les bombardements marquent les heures : ils réveillent la famille, taisent les discussions après le dîner, annoncent le souper, gardant les combattants éveillés tard la nuit, quand ils sirotent le thé. Depuis le toit de leur maison, le jour, les hommes peuvent voir l’hélicoptère de combat Mi-24 haut dans le ciel. Pendant une demi-heure, celui-ci va survoler la zone alors que les déflagrations font trembler les murs, alors que la fumée s’élève à l’horizon. Quinze minutes de silence plus tard, les nouvelles arrivent à Iblin : Kansafra, à dix kilomètres, a été touchée. "La boulangerie et dix maisons ont été visées. Dix morts. Sept blessés , explique un homme. "On s’habitue" , dit-il.

"Alors que le régime contrôlait fermement le Jebel Zawiya tôt dans le conflit, il diminua ses forces en présence dans la région au début de 2012 quand il décida de concentrer ses ressources limitées sur le contrôle des villes. Les rebelles ont doucement poussé le régime vers l’extérieur de Jebel Zawiya, réussissant largement au milieu de l’été , explique Asher Berman, chercheur et analyste à l’Institute for the Study of War, à Washington. L’absence de forces du régime dans la région permet aux rebelles de se concentrer sur des cibles stratégiques au lieu de protéger leurs villages. Ils ont d’abord visé l’autoroute M5, coupant le lien le plus direct entre Damas et Alep. Ils se concentrent maintenant sur l’autoroute M4, qui relie Alep à la côte, et encerclent des bases aériennes dans la région".

Ici, l’insurrection est profondément enracinée dans le tissu social, et, bien qu’ils reconnaissent l’autorité de l’Armée syrienne libre, les groupes de combattants semi-autonomes du Jebel Zawiya s’organisent autour de leurs clans et de leurs villages. La plupart de ces cellules ne sont actives qu’au niveau local, où elles ont l’avantage d’un réseau naturel de collecte de renseignements et d’une connaissance avancée du terrain. Ce sont aussi ces facteurs qui leur ont permis, malgré des compétences militaires basiques, de libérer leurs villages d’un ennemi bien plus fort et mieux équipé qui ne se risque plus, jusqu’à aujourd’hui, au combat urbain direct.