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Aziza Dini, 34 ans, originaire du Maroc et candidate pour le Parti vert du Québec aux élections provinciales d’octobre, est la première femme voilée à briguer un mandat électoral au Québec. Candidate dans la circonscription de La Pinière, elle espère faire changer le regard que la société québécoise porte sur les femmes musulmanes.

Pourquoi avoir décidé de vous porter candidate ?

Au Québec, depuis plusieurs années, beaucoup de politiciens font de la récupération politique sur le dos des immigrés et des minorités et je voudrais faire changer les choses. Je suis fière d’être la première femme voilée et musulmane à se présenter en politique au Québec. Mais il faut faire attention aux amalgames. Si je suis entrée en politique, c’est pour représenter mes concitoyens et concitoyennes et faire avancer nos projets de société, que ce soit en matière d’environnement, d’éducation ou de santé. Ça n’a absolument rien à voir avec la religion. Je partage pleinement les valeurs du Parti vert du Québec qui sont pour une société verte, juste et équitable pour tous.

Le parti Québec Solidaire a à son tour présenté une candidate voilée, Ève Torres, dans une circonscription de Montréal. Comment avez-vous réagi à l’annonce de sa candidature ?

Ça me fait plaisir qu’Ève Torres se présente en politique. Ça prouve que nous, les femmes musulmanes, sommes des femmes libres, que nous avons des convictions personnelles et que nous partageons aussi les valeurs de notre société. Nous voulons faire avancer notre belle province. J’ai déjà communiqué avec Ève Torres et une rencontre est prévue avec elle parce que, comme nous sommes les deux premières femmes voilées à nous présenter en politique, cela m’intéresse vraiment de la rencontrer.

Vous considérez-vous comme porte-parole des minorités ?

Si je me présente, c’est comme toute autre femme, indépendamment du fait que je sois musulmane. Ça, c’est une conviction tout à fait personnelle, qui n’a rien à voir avec mes valeurs ou mes projets de société. Avant de me présenter, j’étais déjà membre et militante au Parti vert du Québec. Certes, les débats sur les immigrés et les minorités me touchent particulièrement parce que je fais partie de ces minorités mais, si je me présente, ce n’est pas juste pour parler des droits des minorités, si je me présente, c’est pour de nombreuses autres raisons. Ici au Québec nous avons beaucoup de problèmes au niveau de l’éducation, de la santé, de l’environnement. Je voudrais aussi faire avancer ces dossiers.

Le débat sur l’immigration vient-il perturber le débat public, selon vous ?

Je pense que le fait de trop parler d’immigration et des minorités est un faux débat qu’on essaie de mettre en avant pour justifier l’échec des politiciens dans certains domaines, comme l’éducation et la santé. Le Québec connaît actuellement une pénurie de main-d’œuvre. Nous avons besoin d’immigrés, nous avons besoin de leur contribution, peu importent leurs convictions personnelles, qu’elles soient religieuses ou autres. Cela fait partie de mes projets. Beaucoup de politiciens proposent de diminuer l’immigration avec des projets comme des tests de valeurs. Je trouve cela ridicule. Débattre seulement de cela ne fait que créer un terrain fertile pour l’extrême droite et pour d’autres types d’extrémisme. Quand on commence à stigmatiser une population qui est déjà vulnérable et minoritaire, il faut s’attendre à voir apparaître des formes d’extrémisme religieux ou idéologique.

Avez-vous personnellement fait face à des propos discriminatoires ?

J’ai reçu des commentaires négatifs, des insultes. Ça ne m’a pas arrêtée, au contraire. Parce que j’ai senti qu’il y avait une ignorance grave et qu’il fallait sensibiliser la population. Mais j’ai reçu aussi beaucoup d’encouragements. Je pense que le Canada reste quand même un modèle en matière d’intégration des immigrés et a fait beaucoup d’efforts à ce niveau-là. Il faut que ça continue.

Vous vous présentez comme musulmane et féministe, est-ce que cela représente un double défi en politique ?

Il y a des préjugés, en particulier envers les femmes musulmanes. Pourquoi j’ai insisté sur musulmane et féministe ? Parce que beaucoup de politiciens disent que les femmes musulmanes sont soumises et que le voile bride leurs libertés. Mais c’est tout à fait faux. Moi je suis voilée et je suis libre. Je suis le portait d’une femme voilée libre, la preuve en est que je suis présente en politique. Je me demande qui bride les libertés de l’autre. Est-ce la femme qui porte son voile par choix ou celui qui veut lui imposer de l’enlever parce qu’il voit dans le voile un symbole ? Moi je suis libre, et c’est grâce à ma liberté que je suis là.

Propos recueillis par Samuel Grimonprez (St.)