International Les querelles linguistiques belges paraissent bien étranges pour la ville suisse de Bienne. Là-bas, francophones et germanophones vivent sur un pied d'égalité. Quelle est la recette de ce "miracle biennois" ?

Les exemples de tensions communautaires en Belgique ne manquent pas. Mais il existe une ville suisse d'environ 50.000 habitants qui présente un profil totalement opposé au projet confédéral de la N-VA. Bien loin des "Walen Buiten" et des tensions de la périphérie bruxelloise, voici Bienne.

Là-bas, l'ambiance est au vivre ensemble. Vous arrivez dans un monde où vous pouvez parler dans la rue en français, on vous répond en allemand et cela semble tout à fait normal. Vous pouvez mettre vos enfants dans des écoles qui encouragent très fortement la connaissance de la langue sœur. Et depuis peu, une filière entièrement bilingue (Fibi) a été créée. Son succès est tel que l'établissement qui en est à l'origine n'arrive pas à répondre à la demande. Bienvenue à "Biel/Bienne", le nom officiel de la localité.

Au sein même de la Suisse, Bienne est un cas particulier. Le pays dénombre des régions bilingues, comme à Fribourg, dans le Valais ou dans les Grisons, mais il n'y a pas une telle fusion dans une ville de cette taille. Plus on avance dans le temps, plus l'harmonie entre francophones et germanophones est marquante. Les francophones, qui composaient 27 % de la population dans les années 1970, comptent aujourd'hui pour 42 %. Une augmentation notamment due à l'arrivée de migrants. Autrement dit, on s'approche de la parité avec ceux qui sont couramment dénommés les "alémaniques".

Une égalité de plus en plus prégnante

Les autorités de la ville ont renforcé la promotion du bilinguisme ces dernières décennies. Par exemple avec le projet Fibi mais pas que. Les fonctionnaires, les commerçants, les entreprises... tout le monde est encouragé à maîtriser les deux langues. Depuis 2010, une loi fédérale promeut elle aussi la défense du bilinguisme là où il existe. Bienne compris bien entendu. Autant dire que la situation linguistique n'a jamais été aussi équilibrée qu'aujourd'hui.

Pourtant, il y a 40 ans, un tel programme n'était pas du tout à l'ordre du jour. "Dans les années 1970-1980, les linguistes recommandaient de ne parler qu'une seule langue en disant que, dans le cas contraire, les enfants ne sauraient pas à quel saint se vouer en termes linguistiques. À l'époque, dans les familles où on parlait deux langues, on n'en choisissait qu'une en abandonnant l'autre. De nos jours, on considère que c'est une richesse culturelle et d'intégration qui participe aussi à une plus grande plasticité du cerveau, d'où des facilités à apprendre d'autres langues", explique Virginie Borel, directrice du Forum du bilinguisme, une fondation créée par la ville de Bienne en 1996.

Pas de conflit en vue

Qu'en pensent les alémaniques de cette parité de plus en plus prégnante à Bienne ? Est-ce qu'ils redoutent la "tache d'huile", à l'image de certains Flamands qui voient d'un mauvais œil l'installation de francophones en périphérie bruxelloise ? "Pas du tout", pour Virginie Borel qui en profite pour noter que la Suisse veut justement éviter une situation "à la belge".

"Bienne est une ville très métissée et c'est normal", souligne la directrice du Forum du bilinguisme. "Les alémaniques sont très fiers de ce bilinguisme parce que cela rend le profil de cette ville atypique et original. Je n'ai jamais ressenti de peur particulière chez eux, surtout que les difficultés économiques sont plus pour les francophones. Ce n'est pas demain la veille que les germanophones auront peur pour leur place".

L'art du compromis... à la suisse

Si elle pointe les différences socio-économiques entre les deux communautés, ce n'est pas par hasard. Bienne n'est pas non plus une ville sans défaut. Un baromètre de 2016 note ainsi que les francophones biennois se sentent désavantagés sur le marché de l'emploi et dans le débat public. La ville peine à accueillir des cadres de langue française alors qu'elle tente de faire des pas vers eux. Alors que le bilinguisme en attire certains, il fait peur à d'autres, notamment ceux de Suisse romande (donc francophone) qui craignent une langue allemande qu'ils ne maîtrisent pas.

Au niveau politique aussi les autorités veulent agir. Si elles ne souhaitent pas de quotas linguistiques au conseil de ville pour ne pas susciter de tensions, d'autres outils sont utilisés. Au niveau du canton (dont le découpage s'apparente à une province belge mais dont les pouvoirs se rapprochent de ceux d'une région), un des sièges du conseil exécutif est francophone. Aujourd'hui même, la "commission Stöckli", du nom de l'ancien maire de Bienne, propose que le parlement cantonal garantisse la représentation de la langue française. Les francophones du canton devraient également obtenir un siège au Conseil des États (l'équivalent du Sénat). Ces propositions vont seulement entrer en procédure de consultation. D'ici à ce qu'elles aboutissent, le Forum du bilinguisme ne va bien entendu pas lâcher l'affaire. Surtout qu'il a participé à leur élaboration.