International Barrières Nadar, routes barrées et force de l’ordre mobilisée : c’est jour de sommet dans le quartier européen. Un cycliste, qui tente de traverser le rond-point Schuman, est stoppé par un policier. " Pas de badge monsieur ? Vous faites le tour " Bienvenue à "Euroland", le quartier où le "globish" (l’anglais dit universel) a supplanté le néerlandais et le français, où les trattorias côtoient les sushi bars et où la moindre librairie présente cinquante journaux internationaux. Le "quartier européen" (Léopold, Schuman et alentours), un quartier que les Bruxellois ont toujours appréhendé avec une certaine difficulté. "Zoning administratif sans âme", "ghetto de cols blancs", "apartheid économico-social", les mots des riverains n’ont jamais été tendres envers l’endroit qui accueille 50 000 fonctionnaires et compte plus de 3 millions de m2 de bureaux occupés. L’Europe semble en avoir pris conscience. Ainsi Siim Kallas, en charge de l’administration européenne, estime impératif de renforcer la mixité sociale de cette partie de la ville. Mais pour l’écrivain Nicolas Crousse (1), le mal est déjà fait. " Le quartier du Berlaymont s’est progressivement vidé de son sang, explique-t-il. Les habitants, qui étaient 30 000 avant l’arrivée des institutions, ne sont aujourd’hui plus que 900." Parmi eux, "300 indigènes" concentrés dans deux rues, que l’AQL (Association quartier Léopold) a baptisées la "réserve des Indiens". " Les 600 autres sont des concierges et patrons de penthouse courtisés." Pour Thierry Demey (2), si le bilan de la présence européenne est "positif" d’un point de vue politique, culturel et économique, il est "beaucoup plus mitigé" sur le plan social et du développement urbanistique. Le destin international de la capitale belge s’est précisé après la Seconde Guerre mondiale. C’est d’abord le secrétariat général du Benelux (1948) que Bruxelles reçoit avant le siège provisoire des institutions européennes (1958) et celui de l’Otan en 1966. Mais c’est surtout le siège de la Commission européenne qui va chambouler à jamais Bruxelles. Il faut un bâtiment qui marque les esprits pour l’Europe naissante. Le site est rapidement trouvé. " Le choix du quartier Schuman est purement circonstanciel", dixit Thierry Demey. L’architecte De Vestel y implante le Berlaymont, vaste "mastodonte" de 240000 m2 pouvant abriter 3 000 fonctionnaires. "Mais dès le début, il s’est avéré insuffisant pour abriter la totalité des services de la Commission." Le Charlemagne, qui a entraîné la démolition de 44 immeubles particuliers, est alors construit. Et le Residence Palace, ancien complexe résidentiel luxueux, est reconverti en bureaux. L’Europe en demande toujours plus et la Belgique, sans doute de peur de voir filer l’UE vers des cieux plus cléments, se montre conciliante. Avec l’arrivée de nouveaux pays membres, l’UE lorgne sur d’autres espaces, notamment le long de la rue de la Loi. " Je suis extrêmement méfiant sur ces différents projets, qui sont bien emballés (on parle de mixité sociale, de développement durable ), lance Paul Jamoulle de l’AQL. Mais in fine, tout ce que veut l’Europe, ce sont des bureaux." Les spécialistes l’affirment pourtant, le retour du résidentiel est bien une réalité dans le quartier. " Il y a surtout une volonté des promoteurs de se faire de l’argent rapidement", poursuit le président de l’AQL, qui dénonce l’apparition des "flat-hôtels" et autres appartements luxueux, destinés "aux "workalcoholic" européens". " Ce qui manque ce sont des liens sociaux entre les fonctionnaires et les habitant", estime Paul Jamoulle. Selon lui, on rate, depuis des années, une occasion unique de créer une réelle mixité européenne à Bruxelles. " On s’évertue même à la rater. Ce que nous voulons, c’est que les fonctionnaires européens sortent parfois de leurs soucoupes volantes et se montrent davantage intéressés par la ville où ils disent "bien se sentir". Si les riverains se plaignent, les commerçants, eux, se frottent les mains. Cette coiffeuse, installée depuis six mois à deux pas du Berlaymont, ne regrette pas un instant son choix. " Ma clientèle provient presqu’exclusivement des institutions européennes . Ce sont des gens polis, pas du tout snobs et qui font l’effort de parler français, alors que je ne parle pas un mot d’anglais." Un peu plus loin, le Pizza bar de cette autre bruxelloise ne désemplit pas sur le temps de midi. "L’avantage de ce quartier, c’est qu’on ne doit pas travailler les week-ends, ni tard le soir, rigole-t-elle. Q uoique la place du Luxembourg est parfois fort animée les jeudis et vendredis soirs." Pour Thierry Demey, le quartier européen, c’est finalement le reflet de la construction européenne : " Erratique et imprévisible." "C e contexte mouvant ne rend-il pas impossible la vision à long terme que nécessite une planification urbaine ?" (1) "Le complexe belge" de Nicolas Crousse, éd. Anabet (2) "Bruxelles, capitale de l’Europe" de Thierry Demey, éd. Badeaux