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Une écrivaine de Sarajevo est dans le collimateur des nationalistes musulmans pour avoir dénoncé à quel point le voile, le hijab, se généralise dans cette ville qui était autrefois le point de rencontre des cultures, des religions et des civilisations. Le constat n’est pas nouveau, mais c’est la première fois que Jasna Samic, 67 ans, reçoit des menaces. "La laïcité est très menacée ici" , dit-elle à "La Libre Belgique".

Tout est parti d’une carte blanche publiée par le quotidien "Oslobodjenje", suivie d’une interview à l’hebdomadaire Dani, deux icônes de la presse de Sarajevo. L’orientaliste, spécialiste du soufisme, y soulignait que "le port en public du foulard, et particulièrement du niqab, est le premier signe, non de la soumission à Dieu, mais de la soumission aux hommes" .

Depuis, elle a été bombardée de menaces et de calomnies sur les réseaux sociaux, et même traitée de "fasciste à la mode" par un professeur de sciences politiques. La réplique la plus vive est venue le 6 avril quand un autre quotidien, "The Bosnia Times", a publié la lettre ouverte de deux professeurs des sciences islamiques de Sarajevo qui demandent au Procureur Général et au Grand Mufti des sanctions à l’égard de Jasna Samic.

Les deux professeurs déclarent que l’islam est à la source du patriotisme et la "principale consolation" du "peuple" musulman. Cette formulation équivoque va à l’encontre de la Constitution de la Bosnie-Herzégovine, tirée des accords de Dayton de 1995, qui garantit la liberté de pensée, de conscience et de religion dans le pays.

Les deux signataires de la lettre sont Almir Fatic et Dzemaludin Latic. Ce dernier était un proche de l’ancien président Alija Izetbegovic. Après la guerre, il signa des tribunes enflammées dans l’hebdomadaire nationaliste Ljiljan en s’attaquant notamment au fondateur de Dani, Senad Pecanin, qui avait eu le malheur de poser pour une photo à côté de Salman Rushdie. Le tribun avait déclaré Pecanin "ennemi de l’islam" .

Des musulmans non pratiquants

Pour Jasna Samic, née en 1949 dans une famille de musulmans non pratiquants, l’islamisation de Sarajevo a débuté dès la guerre de 1992-1995 avec "des imams venus de l’étranger" qui ont "radicalisé les gens dans les tranchées" . Par la suite, des ONG islamiques ont commencé à payer les jeunes femmes pour qu’elles portent le voile tandis que des pays comme l’Arabie saoudite ou l’Indonésie finançaient la construction de mosquées.

" Maintenant , dit-elle , la parole est libérée. Le foulard est devenu intouchable."

Ce n’est pas le seul signe. Les interdictions d’alcool se multiplient dans les restaurants et cafés de la ville. Auparavant seules les terrasses à proximité des mosquées prohibaient bières et vins. "Je suis allée récemment dans un café où des clients - des Arabes - ont réclamé de baisser la musique pour faire la prière. Ce genre de demandes se multiplie y compris au travail" , dit-elle.

L’influence de la Turquie d’Erdogan est de plus en plus évidente alors que traînent les pourparlers d’adhésion à l’Union européenne. Pegasus et Turkish Airlines se partagent quatre vols quotidiens, à bas prix, vers Istanbul.

"C’est tout de même incroyable. Quand la Turquie était dirigée par des laïcs, elle était détestée par Izetbegovic. Maintenant qu’elle a à sa tête Erdogan, elle est adulée" , dit l’écrivaine, auteure notamment du "Portrait de Balthazar" aux Editions MEO (Bruxelles).

Ni le Procureur Général de Sarajevo ni le Grand Mufti n’ont réagi à l’appel des deux professeurs. Mais pour la directrice de recherche au CNRS, qui était à Paris quand la guerre a éclaté, le mal est fait. Elle est mise à l’index.