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Ces associations se retrouvent régulièrement dans la rue pour dénoncer le discours politique ambiant. C'était encore le cas à Paris fin mars, peu après l'affaire du grand-père chinois. Pas moins de sept cortèges ont convergé vers la place de Stalingrad pour y former une vaste chaîne humaine autour du bassin et de la rotonde de la Villette: lieu symbolique s'il en est puisque c'est là qu'au XVIIIe siècle, l'on prélevait l'octroi imposé aux étrangers entrant dans Paris.Dans la foule, il y avait Laura, fleuriste de 41 ans, qui ne comprend pas la tournure prise par cette campagne, "alors qu'on a fait l'Europe pour qu'il n'y ait plus de nationalisme", et qui "a envie de pleurer" car "la France n'est plus une terre d'asile mais une terre d'expulsion".

Il y avait Kamel, 54 ans, Algérien resté sans papiers pendant dix ans puis finalement régularisé mais dont la femme, toujours clandestine, reste cloîtrée à la maison car elle est "morte de peur" à l'idée d'être arrêtée et expulsée. Le couple et leur enfant de 2 ans vivent dans "un rez humide et insalubre" loué à prix d'or. Kamel est "terrorisé" à l'idée que Nicolas Sarkozy soit élu à l'Elysée.

A ses côtés, défile aussi Emile, Martiniquais de 45 ans, qui est "fou de rage que la gauche ait embrayé sur les discours nationalistes de la droite" . Dans le cortège, les calicots sont clairs. "Nicolas Sarkozy de Nagy-Bosca, aurais-tu foutu ton propre père dehors?", "Sarkozy-Le Pen: même programme, même combat", ou "Les rafles on a connu, on n'en veut plus". De nombreux asiatiques sont venus de Belleville, quartier populaire de l'est parisien où désormais, des Français font des rondes avec le sifflet autour du cou pour prévenir les sans-papiers des decentes de policiers. Dans le cortège, ces manifestants se cachent le visage dès qu'approche une caméra. A deux pas, Margaret, la quarantaine , raconte s'être mobilisée pour les sans-papiers dans l'école de son fils après que quinze de ses condisciples furent menacés d'expulsion. Comme des dizaines de milliers de parents d'élèves, elle fait partie du Réseau Education sans frontières (RESF), le plus vaste mouvement citoyen surgi en France ces dernières années. "La cause que je défends n'est pas politique mais humanitaire', explique celle qui ne se "retrouve pas du tout dans ce débat sur l'identité". Et pour qui " l'identité française, ce sont ses valeurs universelles de liberté, d'égalité et de f raternité, point final". Plus loin, Jérôme, jeune militant communiste, s'insurge que "les policiers attendent les distributions de soupe populaire le soir pour fondre sur les sans-papiers affamés" . Un manifestant brandit bien haut une pancarte où l'on lit: "Je ne m'excuse pas d'être Français, mais je m'excuse pour la France de Sarkozy". Des gamins rieurs, de toutes les couleurs, arborent à la poitrine des autocollants disant " Sarkozy ne m'aime pas". Une militante altermondialiste trouve que "les politiques et les médias français devraient vraiment cesser de diaboliser les étrangers, de donner d'eux la seule image de profiteurs vivant au crochet des Français. Il y en a tant qui bossent comme des fous pour nourrir leurs familles, qui sont vraiment utiles pour l'économie de ce pays, qui sont exploités par des patrons sans scrupules ou des marchands de sommeil! Que fait la France pour eux?" Le cortège se disloque sur des airs de zouk, après qu'un leader des sans-papiers eut, sous les acclamations, exhorté les Français à "ne pas vouloir de cette France-là et à le manifester dans les urnes le 22 avril".

Parmi les manifestants qui s'éloignent, figure une responsable de l'association des victimes de la série noire d'incendies d'hôtels parisiens miteux qui, à l'été 2005, coûta la vie à une cinquantaine d'immigrés africains, dont d'innombrables enfants. Deux ans après cette tragédie, Martin Hirsh avoue n'être toujours pas revenu ni "des fausses notes de Nicolas Sarkozy, qui, à l'époque, a présenté les victimes comme étant toutes des sans-papiers", ni des commentaires mi-figue, mi-raisin de "ces Français pauvres qui s'étonnaient auprès de moi qu'Emmaüs vienne aussi en aide aux étrangers". Le président d'Emmaüs soupire: "Tout est fait dans ce pays pour non pas combattre les discriminations mais faire en sorte que les plus pauvres et les plus discriminés se battent entre eux".

Ce compagnon de feu l'abbé Pierre s'exprimait samedi dernier lors des "Etats généraux des populations noires de France" organisés par le CRAN, la fédération d'associations noires dont la création en 2005 fut regardée avec suspicion comme une grande première communautariste mais qui, depuis, a acquis droit de cité. Le CRAN, ces derniers jours, a dit sa "colère" contre une campagne "où l'identité nationale est exaltée à un point qui frise le nationalisme". A ses yeux, "les minorités visibles sont de plus en plus stigmatisées y compris par des candidats à l'élection présidentielle". Il y a peu, un sondage éloquent a indiqué que 56 pc des Noirs de France se jugent victimes de discriminations raciales au quotidien.

A la tribune de ces Etats généraux, les orateurs n'ont pas ménagé leurs critiques. L'historien Benjamin Stora a regretté le dégoût de Nicolas Sarkozy pour le travail introspectif et critique sur l'Histoire de France. "On ne peut pas dire aux jeunes issus de l'immigration maghrébine qu'il n'y a plus rien à dire sur l'Histoire de ce pays et donc que tous les récits de leurs parents et grands-parents sur la colonisation française sont d'office entachés d'erreur. Le travail de réappropriation de l'Histoire, étape fondamentale dans la construction d'une identité nationale, doit être collectif et non imposé par l'une des parties" . Doudou Diène, rapporteur spécial de l'Onu sur les nouvelles formes de racisme, s'est effaré du "racisme des élites en France": de ces élus (socialistes y compris), nouveaux philosophes ou présentateurs de télé "qui posent en toute impunité un regard ethnique sur les choses". Citant Senghor, la sénatrice guyanaise Christiane Taubira a décrit une "France qui dit la ligne droite mais va par des chemins tortueux", "qui a écrit la Déclaration universelle des droits de l'homme mais porte une Histoire d'éradication des différences et de négation des identités. Et qui continue en permanence à être travaillée par les tentations de rejet et la frilosité envers l'altérité". Et l'essayiste Gaston Kelman, auteur du best-seller "Je suis Noir et je n'aime pas le manioc", a posé une question anecdotique en apparence mais qui en dit peut-être long sur l'état de ce pays: "Si Harry Roselmack (NdlR: le joker de Patrick Poivre d'Arvor au 20 Heures de TF1) avait été Blanc, aurait-on insisté autant comme on l'a fait sur sa compétence plus importante que la couleur de sa peau?"

Loin de ces grands débats, quatre sans-papiers algériens, Nadir, Mohammed, Samir et Hacène, SDF du canal St-Martin, se remettent à peine de leur deuxième grève de la faim menée pour leur régularisation: 56 jours de jeûne au total depuis janvier. Samir ne compte même plus les kilos perdus. "La France attend ma mort pour se soucier de mon sort?", interroge-t-il . L'Algérien craint que, "passée la trêve électorale, les rafles et les charters reprennent". Il n'en dort plus à l'idée d'être expulsé.

C'est ce qui est arrivé à Elanchelvan Rajendram. Ce Tamoul âgé de 30 ans, dont toute la famille est réfugiée en France, a été débouté du droit d'asile puis renvoyé à Sri Lanka : "pays sûr"pour l'Intérieur et le quai d'Orsay, mais où il n'en a pas moins été assassiné par des militaires. Sa photo, comme celles de quatre autres sans-papiers expulsés ces dernières années et qui ont connu des destins tragiques, va faire l'objet d'une vaste campagne d'affichage non partisane conçue par un groupe de citoyens. Avec un slogan qui interpellera directement l'électeur: "Cette France-là, vous l'aimez? Vous pouvez la changer".