International

C’e st la ville idéale pour un couple multiculturel." Lui est Chypriote, elle est Espagnole. Tous deux ont la trentaine "bien entamée" . Il travaille à la Commission européenne. Elle, "pas encore ". Arrivé il y a quatre mois à Bruxelles, le couple est à la recherche d’une "belle" maison. " Près du Berlaymont, de préférence", précise le mari. " Et assez grande aussi ", surenchérit Madame, " car nous avons deux enfants ". Les tourtereaux comptent bien installer leurs valises à Bruxelles, pour quelques années, " au moins" . Et les bambins fréquenteront dès septembre l’école. "Européenne, of course."

Les chiffres divergent, mais on estimerait à près de 55 000 le nombre de personnes travaillant dans les institutions européennes et ses organisations "satellites" (lobbies, presse, représentations régionales ). En prenant les familles de ces différents employés, le chiffre monte à 105 000, soit près de 10 % de la population totale de Bruxelles. Un monde à part, selon le chercheur Emanuele Gatti qui a passé au crible cette communauté d’expatriés, ou d’immigrés "hautement qualifiés" qui viennent "non par besoin, mais dans un but professionnel ou pour acquérir de l’expérience". " Cette différence entre immigrés traditionnels et expats n’implique pas que ces derniers soient mieux intégrés dans la société belge, bien au contraire" , précise le chercheur.

Premier frein à cette intégration : la plupart des "expats" restent à Bruxelles pour une durée limitée. Trois, quatre ans, voire six mois pour un stage. Un facteur qui expliquerait "leur difficulté à s’investir sur le plan affectif dans des relations interpersonnelles . Mais les expats étant dans la même situation et se côtoyant au travail, trouvent naturellement plus facile de fréquenter leurs pairs" .

Un rapide coup de sonde au cœur du quartier européen permet de se rendre compte de cette réalité. " Il est difficile de rencontrer des Belges quand on ne travaille pas avec eux. Bruxelles est fortement divisée", explique cette Finlandaise. Un de ses compatriotes va plus loin. " C’est drôle, je n’ai aucun ami belge. Je n’ai même aucun ami étranger qui ait des amis belges. Les Belges restent entre eux." Et beaucoup d’"Européens" auraient aussi tendance à vivre dans leur monde parallèle : un club "haut de gamme et codifié", dixit Emanuele Gatti. " Les expats ont leurs rituels (happy hours), leur jargon, (l’euro-english), leurs symboles de statut social, leurs lieux de rendez-vous, leurs écoles et même leurs sites Web de rencontres."

Mais si certains professionnels arrivent à Bruxelles avec l’idée d’en repartir, ils y passeront finalement toute leur vie. "Car aux yeux de bon nombre d’eurocrates, il est tout à fait possible de vivre dans cette ville, sans en connaître les langues officielles." Un aspect qui "favoriserait" les départs vers la capitale belge mais qui "limiterait" aussi les réseaux interpersonnels des "expats" en dehors de leur communauté. " Lorsqu’il s’agit de faire le pas pour franchir l’invisible barrière qui les sépare de la population belge, la volonté fait souvent défaut", poursuit Emanuele Gatti.

Paez, qui travaille pour la représentation britannique, n’a pas hésité à franchir ce "Rubicon" virtuel. "J’habite le quartier du Sablon et j’ai des amis néerlandophones et francophones. Mais c’est un choix , dit-il dans un français parfait. Car quand vous travaillez ici, toute votre vie sociale vous ramène à ça" , explique-t-il en montrant du doigt le bâtiment du Berlaymont.

Bourdonnement de "vuvuzelas" sortant des bars, la place du Luxembourg vit sa Coupe de monde de football. La Serbie vient de marquer et Ana, mi-Allemande, mi-Polonaise, a la tête entre les mains. " Ici c’est mon QG , lance-t-elle en rigolant. Les Belges ? Ils sont discrets mais accueillants. Quant à Bruxelles, c’est une ville très verte et facile à vivre."

Sur la terrasse d’une "trattoria" de la place Jourdan, les langues se délient un peu plus. "Je me sens très bien à Bruxelles, explique une fonctionnaire espagnole . Tout se mélange ici. C’est la ville parfaite pour être la capitale de l’Europe." Ce Danois trouve toutefois que les autorités bruxelloises sont trop "laxistes" . " Il y a des quartiers qui font peur. Je ne vais jamais de l’autre côté du canal." Pietro s’invite dans la conversation. "Je suis marié à une Belge et je me considère comme Italo-Bruxellois. On a un climat nordique, mais Bruxelles est une ville méditerranéenne, très décontractée. Parfois j’ai l’impression d’être à Naples. Sans le soleil, évidemment."

Le conflit communautaire belge ne laisse pas les eurocrates indifférents, eux qui sont "éparpillés" dans et autour de Bruxelles (64 % habitent la capitale, 24 % la Région flamande et 11 % la Région wallonne). " Bruxelles est devenue notre ville aussi et on aimerait bien avoir notre mot à dire" , explique Ana. Pour Paez, il faut que ce problème "linguistique" se règle "le plus vite possible entre Belges" . "Je ne suis pas inquiet. Du moins, tant qu’il n’y a pas d’actes de violence "