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Il a été confectionné il y a un an en Roumanie, dans la ville de Galati, réputée comme un fief du Parti social-démocrate au pouvoir. Depuis, il a traversé tout le pays pour s’élever, aux côtés de la société civile, contre les abus du gouvernement de gauche à l’égard de l’état de droit. Il a ensuite traversé les frontières, vers l’Italie, l’Allemagne et même le Royaume-Uni, où il a participé aux manifestations contre le Brexit. Il sera déployé le 23 février en Hongrie lors d'une marche pro-européenne. C’est l’histoire d’un gigantesque drapeau européen de dix mètres sur sept, cousu par Maria Elena Vanghelatou-Dumitrescu, une citoyenne roumaine habitant en Allemagne.

© Maria Udrescu

Pour des raisons personnelles, cette traductrice de grec ancien, passionnée par la restauration de meubles, se trouvait en Roumanie en février 2017, lorsque la tentative du gouvernement de décriminaliser, en catimini, plusieurs faits de corruption a déclenché des manifestations sans précédent depuis la chute du régime communiste.

Un symbole de valeurs européennes

"J’ai voulu créer un drapeau énorme de l’Union européenne pour qu’il nous protège. Pour envoyer un signal. C’est un symbole de notre volonté d’importer réellement les valeurs européennes en Roumanie et d’éradiquer la corruption. J’ai récolté des fonds, j’ai acheté du matériel et je l'ai donné à une couturière" , nous a-t-elle expliqué.

"Nous avons ensuite cherché un grand espace pour l’étendre et positionner les étoiles en cercle. Nous avons essayé de demander à une école générale de Galati d’utiliser son terrain de foot, mais on nous a dit que l’on n’obtiendra jamais l’autorisation de la préfète qui a le PSD dans la peau. Nous l’avons donc plié en quatre et nous avons cousu le cercle d'étoiles dans un appartement. On se demandait s’il allait être ovale, mais nous avons été émus de découvrir que le cercle était parfait."

Combattre la rhétorique antieuropéenne du gouvernement

Depuis, Maria Elena Vanghelatou-Dumitrescu et son mari Octavian Stinga ont investi leur temps et leur argent pour combattre l’autoritarisme et le populisme qu’ils voient naître en Roumanie et ailleurs par des symboles européens. Ce mardi, ils étaient à Bruxelles pour récupérer, des mains de l’eurodéputé du Parti populaire européen (PPE), Siegfriend Muresan, un drapeau de l’Union et l’offrir au gouvernement roumain, qui avait omis de l’afficher lors de son investiture fin janvier. Un pied-de-nez destiné à mettre le doigt sur la rhétorique antieuropéenne du PSD. "Ils ont ce discours dans lequel l’UE et les Etats-Unis sont présentés comme des vampires qui veulent sucer le sang du pays. Ils veulent créer l’impression que l’UE est un ennemi, un pouvoir colonial. Qu’elle force la Roumanie à agir contre sa souveraineté. Non seulement c’est faux. Mais en plus la Roumanie a signé un contrat avec l’UE et se doit d’en respecter les valeurs. Pacta sunt servanda" , rappelle M. Stinga.


Ces simples citoyens, qui ont quitté le coeur serré un pays qui fait du surplace, se démènent aujourd'hui depuis l'Allemagne pour faire entendre la voix de la société civile roumaine, devenue un bouclier de l'état de droit face à un gouvernement qui cherche toujours à prendre d'assaut la justice. "Nous le faisons parce que nous sommes de simples citoyens, justement" , explique Mme Vanghelatou-Dumitrescu. "J’en ai marre de voir la justice tituber en Roumanie depuis 27 ans. Nous voulions retourner en Roumanie, une fois pensionnés. Mais là-bas rien ne se répare. Rien n’avance. Rien ne va mieux. Nous n’avons pas d'hôpitaux dignes de ce nom ou, s’il y en a, il faut débourser beaucoup d’argent pour être soigné convenablement. Pas d’autoroutes, pas d’infrastructure. Tout ça, à cause de la corruption" , soupire-t-elle.

Son mari renchérit : "Hier, nous étions en train de marcher, sous une pluie torrentielle, dans les rues de Zurich avec ce drapeau. Trempés, frigorifiés, on se demandait pourquoi nous faisons cela. Et je pense que personnellement, ce qui m’énerve, c’est l’injustice, le mensonge, la manipulation. La Roumanie d'aujourd'hui est meilleure que celle de l’époque de Ceausescu. Il n’y a pas de comparaison. Mais je suis déçu de voir que la Roumanie, avec ses ressources, aurait pu aller beaucoup plus loin si elle n’avait pas été capturée par des mafieux."

© Maria Udrescu

Face à l'interminable cirque politique roumain, la jeunesse, elle, oscille entre indifférence et un sentiment d'impuissance, puisant son espoir d'un avenir meilleur dans la conquête de l'eldorado occidental. "Il est vrai, la classe politique doit changer. Mais nous avons besoin de personnes capables de faire de la politique comme il faut. Le politicien se doit de parler avec les citoyens pour connaître leurs besoins, comprendre comment il peut rendre leur vie meilleure, pour ensuite adopter des lois au Parlement. Mais nos politiciens rencontrent les citoyens pour faire des affaires et puis votent des bêtisent au Parlement pour les consolider. Il manque des partis avec un projet, une vision d’avenir" , observe Mme Vanghelatou-Dumitrescu. "C'est, vrai, tous les citoyens ne peuvent pas être des politiciens, ajoute M. Stinga. Mais ils ont le devoir de savoir ce qu'ils veulent demander aux politiciens."

© Octavian Stinga

Ainsi, ce couple de quinquagénaires espèrent-ils éveiller les consciences. Et surtout, rappeler à l'Union que la société civile roumaine a l'âme européenne et le regard tourné vers Bruxelles. D'ailleurs, le drapeau de l'UE ne voyage jamais seul. Il est toujours accompagné d'un banner orné du message "Romania calling Europe" (La Roumanie appelle l'Europe). Et d'un journal intime, tenu par les Roumains des quatre coins de l'Europe qui ont croisé son chemin.

© Maria Udrescu

"Nous avons appris que tous les europarlementaires louent la souciété civile et encouragent ces manifestations. 'Manifestez, manifestez paisiblement et montrez que vous n’êtes pas d’accord avec ce qu’il se passe, tout dépend de vous, des gens', entend-on. Il fallait montrer que la corruption ne plait pas aux Roumains."

M.U.