International

Le président de la Commission européenne a présenté sa vision de l'évolution de l'Union européenne pour la décennie qui vient, mercredi, devant le Parlement européen à Strasbourg.

Il a dévoilé ses idées pour renforcer la zone euro, dont la création d'un ministre européen de l'Economie et des Finances, et plaidé pour la fusion des postes de présidents de la Commission et du Conseil européen. Le Luxembourgeois a appelé les Européens à l'unité, faisant voeu de réduire la fracture entre les pays de l'Ouest et de l'est de l'Union.


Dans l'avenir proche, il veut doter l'UE d'une agence de cybersécurité, d'une Autorité commune de l'Emploi, et pousser plus avant la politique commerciale de l'Union.

Le discours sur l'état de l'Union européenne, prononcé mercredi matin devant le Parlement européen, à Strasbourg devait être le plus important du mandat de Jean-Claude Juncker à la tête de la Commission européenne. Les attentes étaient élevée, le Luxembourgeois ayant annoncé qu'il dévoilerait sa vision de l'évolution du projet européen pour la décennie à venir. Son ''sixième scénario'', a-t-il glissé, en référence aux cinq scénarios possibles exposés, en mars dernier par la Commission, dans le Livre blanc sur l'avenir de l'Europe.

''Ce scénario s'inscrit dans des décennies d'expérience de première main'', a assuré celui qui occupe la scène européenne depuis les années 80, comme ministre des Finances, Premier ministre, président de l'Eurogroupe et, depuis novembre 2014, président de la Commission.
Jean-Claude Juncker a annoncé de longue date qu'il n'effectuerait qu'un seul mandat à ce poste. Aussi, son discours, et surtout les propositions qu'il contient, doivent être lus comme sa contribution finale à la poursuite, et surtout à la consolidation d'un projet européen pour lequel ''il a vécu et travaillé toute sa vie''.

''Le vent souffle à nouveau dans les voiles européennes'', a observé Jean-Claude Juncker, faisant état de l'engagement des leaders de l'Union à relancer le projet européen après le Brexit et de l'embellie économique. ''Une fenêtre d'opportunités s'ouvre, mais elle ne le restera pas éternellement'', a-t-il averti. ''Nous devons prendre le vent'', a-t-il complété, poursuivant la métaphore marine.

Le ''State of the European Union'' envisage l'avenir en deux temps. Le court, qui précède les élections européennes de 2019. Le long qui doit être employé pour réformer l'Union européenne d'ici 2025.

Le discours de Jean-Claude Juncker a été particulièrement dense, portant une vision - que les uns qualifieront d'ambitieuse, d'autres d'eurobéate - et de quantité de propositions, dont certaines seront tantôt considérées comme audacieuses, tantôt vouées à l'échec, faute de volonté politique.

Voici, ce qu'il faut essentiellement en retenir.


1) Le grand braquet sur le commerce

Insistant sur le fait que sa Commission a déposé 80 % des propositions annoncées en début de mandat, Jean-Claude Juncker a exposé les cinq chantiers, prioritaires, qui seront lancés d'ici mai 2018.
Parmi celles-ci figure la volonté de la Commission de continuer à mettre le grand braquet sur le commerce international, en se posant en championne mondiale du libre-échange, les Etats-Unis de Trump ayant laissé la place vacante. ''L'espace laissé libre par les Etats-Unis, nous l'occuperons'', justifiait, la veille, une source européenne.
Après la conclusion du traité avec le Canada (Ceta), le "pré-accord" avec le Japon, l'ouverture de négociations avec le Mexique, l'Indonésie ou le Mercosur..., le président Juncker a annoncé le lancement immédiat de négociations avec l'Australie et la Nouvelle-Zélande.

Les critiques de la société civile et d'acteurs politiques ont été entendues. Dorénavant, la Commission rendra publics les projets des mandats de négociations qui seront soumis aux Etats membres. ''Je demande au Conseil de faire de même quand les mandats seront adoptés'', a ajouté le président. De la sorte, Jean-Claude Juncker veut éviter que les Etats membres se défaussent sur la Commission, en assumant pas devant leur opinion publique leur volonté de conclure des accords commerciaux.

Par ailleurs, la demande portée par le président français Macron n'est pas tombée dans l'oreille d'un sourd. ''Nous sommes pas des partisans naïfs du libre-échange'', a assuré M. Juncker. ''L'Europe doit défendre ses intérêts stratégiques''. La Commission va proposer de créer un cadre pour faire la transparence et analyser les investissements publics étrangers dans les secteurs stratégiques européens. A charge des capitales d'en débattre, et de mettre le hola, le cas échéant. Autant dire que cette idée ne fait pas l'unanimité des Etats membres.


2) Une agence européenne de la cybersécurité

Les Etats et les entreprises européens sont fort démunis face aux cyberattaque. ''Celles-ci peuvent être plus dangereuse pour la stabilité des démocraties et des économies que les fusils et les chars'', insiste Jean-Claude Juncker, qui a annoncé le projet de créer une agence européenne de cybersécurité.


3) Réduire la fracture entre l'est et l'ouest

Selon son entourage, le président Juncker est particulièrement peiné de constater que fossé qui n'a eu de cesse de se creuser entre les Etats membres de l'ouest de l'Union et ceux de l'est. Ceux-ci sont à couteaux tirés sur quantité de sujets, allant de la migration à la révision de la directive sur les travailleurs détachés, en passant par des points de vue divergents sur le projet européen. ''De l'est à l'ouest, l'Union doit respirer avec ses deux poumons'', a défendu Jean-Claude Juncker.

Aux pays issus des élargissements de 2004 et 2007, il a voulu montrer qu'il était sensible à leur ressentiment d'être parfois considérés comme des Etats membres de seconde zone. Et de donner un exemple concret, sur un sujet qui met les pays d'Europe centrale et orientale en fureur. ''Je n'accepte pas que dans certaines parties de l'Europe, on vende aux gens de la nourriture de moins bonne qualité que dans d'autres pays, sous la même marque et le même emballage. Les Slovaques n'ont rien fait pour mériter d'avoir moins de poisson dans leur fish-sticks, les Hongrois moins de viande dans leurs repas préparés, les Tchèques moins de chocolat dans leur cacao''. Voilà pour le gant de velours.

A la pointe du duel ouest-est sur les travailleurs détachés, le président français Macron, dans une attaque à peine voilée aux pays d'Europe centrale, avait déclaré que l'Europe n'était pas ''un supermarché''. Jean-Claude Juncker a formulé les choses avec plus de tact. ''Pour moi, l'Europe est plus que juste un marché unique. Plus que l'argent, plus que l'euro. C'est une affaire de valeurs'' . A savoir : la liberté, l'égalité des droits, l'état de droit.
Ce dernier, a-t-il insisté, n'est pas une option. Et il ne peut être question de passer outre les jugements rendus par la Cour de justice de l'Union européenne. Le message sera passé à Varsovie et à Budapest.

La crainte des pays d'Europe centrale et orientale est d'être laissés pour compte, si une avant-garde décider de pousser plus loin le projet européen sans eux. Le président Juncker n'est pas un partisan du concept de ''l'Europe à plusieurs vitesses'' – une expression qu'il n'emploie jamais - défendu, notamment par la Belgique.
Il reste déterminé à faire avancer l'Europe à Vingt-sept, aussi compliqué, voire irréaliste que cela paraisse, invitant à l'ouverture de l'espace Schengen à la Roumanie et à la Bulgarie. Il prie ceux qui n'y sont pas de rejoindre l'Union économique et monétaire, proposant une assistance ''technique et même financière'' pour les aider à y parvenir, ainsi que l'Union bancaire.


4) Une Autorité européenne de l'Emploi, pour lutter contre le dumping social

Le président de la Commission a insisté sur le fait que la directive révisée sur les travailleurs détachés devait être adoptée. Les pays de l'Ouest de l'Union pressent pour qu'elle le soit. Les Etats d'Europe centrale et orientale, d'où proviennent la majorité des travailleurs détachés à l'Ouest, considèrent que le texte déposé par la Commission constitute une entrave au marché intérieur et à la libre circulation des travailleurs. ''Les travailleurs qui effectuent le même travail au même endroit perçoivent le même salaire (...) Il ne peut pas y avoir de travailleurs de seconde classe'', a-t-il martelé.

Dans son élan, le Luxembourgeois a mis la balle dans le camp des Etats membres : pour éviter le dumping et la fragmention sociale, ils doivent s'accorder, sans délai, sur le pilier européen des droits sociaux présenté plus tôt dans l'année par la commissaire Thyssen. Jean-Claude Juncker pousse par ailleurs une idée formulée par la Belge : créer une Autorité européenne de l'emploi, chargée de veiller à l'équité entre travailleurs dans le marché unique.
Pour les forces de gauche du Parlement européen, c'est cependant sur le volet social que le discours de Jean-Claude Juncker est le plus faible.


5) Une Europe destinée à s'élargir aux Balkans, mais pas à la Turquie, dans un futur proche

A l'entame de son mandat, à l'été 2014, Jean-Claude Juncker avait précisé que l'UE ne s'élargirait pas à d'autres Etats membres dans les cinq années à venir. Trois ans plus tard, il juge que l'Union doit ''maintenir une perspective d'élargissement pour les pays des Balkans''.L'intérêt des Européens est de stabiliser les pays de la région, alors que resurgissent de vieilles tensions et que la démocratie y est bousculée.

En revanche, la Turquie d'Erdogan s'éloignant à grand pas de l'état de droit, ne sera pas en mesure d'adhérer à l'Union dans un avenir prévisible, a avertit le président de l'exécutif européen.
''Libérez nos journalistes, et pas seulement les nôtres'', a-t-il lancé à l'adresse d'Ankara. ''Arrêtez d'insulter nos Etats membres en comparant leurs leaders à des fascistes ou à des nazis'', a-t-il ajouté. ''J'ai parfois l'impression que la Turquie place intentionnellement des obstacles pour pouvoir blâmer l'Europe pour la rupture des négociations d'adhésion'', a soupiré le Grand-Ducal. ''Mais notre main sera toujours tendue au grand peuple turc et à ceux qui sont prêts à travailler avec nous sur base de nos valeurs''. La chancelière Merkel, qui a plaidé pour la fin des négociations, n'a pas été suivie.


6) En finir avec le vote à l'unanimité au Conseil

Jean-Claude Juncker a émis une idée qui suscitera quelques émois dans certains, sinon tous les Etats membres. Il propose que les décisions puissent être prises à la majorité qualifiée dans les domaines où l'unanimité est requise au Conseil, en particulier, l'énergie, le social, mais aussi de la fiscalité - ce qui a pour effet de bloquer nombre d'avancées.
''Je suis très favorable au passage du vote à la majorité qualifiée pour le décisions concernant une assiette fiscale commune pour l'impôt des sociétés, la TVA, une taxe honnête pour l'industrie digitale, et la taxe sur les transactions financières''. C'est l'ancien Premier ministre d'un pays considéré comme un paradis fiscal, éclaboussé par le scandale des Luxleaks qui le dit.
Nul besoin de changer les traités pour cela. Le patron du Berlaymont sort de sa manche une disposition oubliée du traité, les passerelles-clause, qui permettent de changer la situation, pour autant que les Etats membres marquent leur accord. Ce qui, à vrai dire, n'est absolument pas garanti.


7 ) Un ministre européen de l'économie et des finances, mais pas de budget ni de Parlement de la zone euro

L'approfondissement et la poursuite de l'intégration de l'Union économique et monétaire sera l'un des grands chantiers des années à venir. Faisant sienne une idée portée par la France, l'Allemagne, les pays du Benelux et d'autres, Jean-Claude Juncker a proposé de créer un poste de ministre de l'économie et des finances de la zone euro, ''au nom de l'efficacité''.
Une sorte de ''Mogherini économique'', précise une source européenne, en référence aux fonctions exercées par la Haute représentante de l'UE pour la politique étrangère.
Ce grand argentier européen serait vice-président de la Commission, président de l'Eurogroupe, contrôlerait tous les instruments financiers de l'UE et devrait rendre des comptes devant le Parlement.

En revanche, le Luxembourgeois est opposé à la mise en place d'un budget séparé de la zone euro, et d'un Parlement de la zone euro, que défend Emmanuel Macron. Jean-Claude Juncker estime que cela créerait de la confusion et serait contraire à sa volonté de rassembler tous les Etats membres.


8 ) Une démocratie européenne plus lisible, avec un seul président de l'Union

Jean-Claude Juncker a repris à son compte une idée portée de longue date par la Belgique, à savoir la fusion des postes de président de la Commission et du Conseil européen. ''Ce n'est pas contre Donald Tusk'', actuel chairman du Conseil européen, a assuré Jean-Claude Juncker. Mais ''le paysage européen serait plus lisible et plus compréhensible si le navire européen était piloté par un seul capitaine. Le fait d'avoir un seul président refléterait mieux la véritable nature de notre Union européenne, à la fois comme Union d'Etats et comme Union de citoyens".
L'idée est dans l'air depuis plus d'une décennie. Mais nombreux sont les Etats membres attachés à la méthode intergouvernementale. Aussi n'est-il pas sûr qu'il n'y aura qu'un seul président européen dans un avenir proche.

Toujours sur le plan du renforcement de la démocratie européenne, nombreux sont ceux, au Parlement européen, qui auront rosi de plaisir en entendant Jean-Claude Juncker se dire favorable à des listes transnationales pour les élections européennes.

L'homme qui avait été le ''champion'' du Parti populaire européen lors des élections de 2014 considère également que l'expérience des Spitzkanditaten (les vraies-fausses têtes de liste des partis européens, candidats déclarés à la présidence de la Commission) doit être reconduite, et améliorée. ''Mais je ne serai pas candidat'',a-t-il malicieusement rappelé.


9 ) Bye bye Britain, hello Europe

Ce n'est qu'en toute fin de discours que le président Juncker a évoqué le Brexit. Le 29 mars 2019, le prochain départ du Royaume-Uni de l'Union européenne sera effectif (si la procédure de séparation ne déraille pas). ''Ce sera un moment triste et tragique. Nous le regrettons tous'', a déclaré Jean-Claude Juncker. Mais l'Europe ne doit pas appesantir sur cette perte, a-t-il immédiatement ajouté.

''Notre futur ne peut pas être un scénario. Nous devons préparer demain, aujourd'hui". Jean-Claude Juncker a indiqué qu'il avait envoyé une feuille de route, balisant le processus de transformation de l'Union, jusqu'en mars 2019, juste avant les élections européennes. ''J'appelle le président Tusk et la Roumanie (qui présidera l'UE à ce moment) ''d'organiser un sommet européen spécial'', dans la ville roumaine de Sibiu, ''le 30 mars 2019'', soit au lendemain du Brexit. ''Cela devrait être le moment où nous nous rassemblerons pour prendre ensemble les décisions nécessaires pour une Europe plus unie, plus forte, et plus démocratique''. La volonté est de marquer les esprits des citoyens, en leur rappelant ce qui a été réalisé, et en indiquant la route qui sera suivie, pour qu'ils puissent voter aux européennes en connaissance de cause.

Jean-Claude Juncker espère fermement pouvoir annoncer que le chantier de réfection de l'Union européenne est largement avancé, lors de ce sommet du 30 mars. 'Nous avons commencé à réparer le toit. Mais nous devons finir le travail tant que le soleil brille encore. Parce que quand les prochains nuages apparaîtront à l'horizon – et ils apparaîtront – il sera trop tard''.

Dixit l'homme qui, lors de son entrée en fonction, avait déclaré que sa Commission était celle ''de la dernière chance''.