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La députée européenne Véronique De Keyser (PS) a suscité la polémique la semaine dernière pour avoir rencontré le président syrien Bashar al-Assad. Outre cette entrevue, la socialiste s'est rendue dans des camps de réfugiés libanais pour se confronter à la situation humanitaire dans la région. Elle évoque un "génocide humanitaire".

Pouvez-vous nous décrire les camps de réfugiés au Liban ?

Je suis d'abord allée à Chatila, près de Beyrouth, là où se trouvent les plus précarisés, ceux qui sont rejetés de partout. Les réfugiés qui arrivent au camp de Chatila sont traumatisés, blessés. La promiscuité y est épouvantable : les gens se retrouvent à 30 dans des pièces. Mais là où ça devient dantesque, c'est dans la plaine de la Bekaa, dans l'est du Liban. On estime qu'il y a 500 000 réfugiés, même si le Haut-Commissariat des Nations Unies ne parvient pas à les enregistrer. Or, les fonds de ce Commissariat ne couvrent pas 30% des besoins. Du coup, les manques sont terribles. Il n'y a pas d'eau, ils doivent donc en acheter mais ils n'ont pas d'argent. Les écoles sont rares, et lorsqu'il y en a une, le manque d'essence empêche de les rejoindre. On voit réapparaître des maladies qui n'existaient plus, comme la polio ou la tuberculose. Des enfants sont entièrement mangés par des vermines qui pénètrent dans la peau...

Les réfugiés trouvent-ils de quoi se nourrir ? 

Il arrive que des personnes soient réduites à manger des rats et de l'herbe, comme en Syrie, dans les zones encerclées. Les gens me disent "C'est comme Berlin en 45". Il n'y a  pas de mot pour comparer ça...

Le terme "génocide humanitaire", qui est de plus en plus régulièrement utilisé, n'est donc pas exagéré ? 

On se dirige en effet vers un génocide humanitaire. Puisque l'hiver approche, et qu'il est très rigoureux dans la Bekaa, toutes les ONG, l'Union européenne,... tirent la sonnette d'alarme et disent "Ils vont mourir" ! On estime que le nombre de morts sera bien plus important que suite aux attaques par armes conventionnelles ou chimiques. C'est un des trucs les plus terribles que j'ai vus, alors que je suis allée un peu partout... Il faut aussi imaginer que ces réfugiés se trouvent dans des zones inondables. Résultat : le campement et les familles gisent parfois dans la boue, ce qui multiplie les maladies. 

Avez-vous eu l'occasion de discuter avec certains réfugiés ? Leur détresse doit être insoutenable... 

Ils sont encore complètement déboussolés, traumatisés, hébétés par les combats. Certains ont perdu des membres de leur famille. Les gosses ne sourient plus. On voit qu'ils crèvent de faim. J'ai vu des enfants qui pendouillent dans les bras de leur mère, et je me suis demandée "Dorment-ils ou sont-ils morts ?". C'est en m'approchant de l'un d'eux que j'ai constaté que son visage était mangé par des plaques. Cela se soigne mais il faut de l'argent pour cela, sinon l’hôpital ne vous prend pas en charge... 

Qui doit gérer ces réfugiés ?

En Syrie, une quarantaine d'ONG travaillent avec eux. Et la ministre des Affaires sociales, qui est une femme énergique, qui fait du bon boulot, coordonne le tout. Mais en période de guerre, l'accès aux zones encerclées est difficile. Alors qu'elles tentent de couvrir les besoins, certaines ONG se font prendre par les groupes armés. D'autres fois, il faut négocier avec chacun des groupes terroristes, dont al-Nosra, pour essayer de passer. En Syrie, on est obligé de négocier avec le diable. 

Au Liban, le gouvernement est en affaires courantes et il ne prend donc aucune décision. Dès lors, il n'y a pas cette coordination. L'UE tente de s'en charger mais les personnes sur place doivent procéder à du ciblage et donc choisir à qui ils vont apporter de l'aide. J'ai assisté, dans la Bekaa, à des batailles entre réfugiés car certains se plaignent d'être défavorisés. Mais comment appliquer des critères objectifs lorsque vous devez choisir entre ceux  qui sont prêts à mourir et ceux qui sont pauvres... Toute cette région risque de devenir un nouveau Sahel. D'autant que 5000 nouveaux réfugiés arrivent tous les jours à la frontière. Si la guerre dure, qu'est-ce qu'on va faire de ces gens ? 

Après votre passage au Liban, vous vous êtes retrouvée en Syrie, où vous avez rencontré Bashar al-Assad. Avez-vous parlé de cette crise humanitaire avec le président syrien ?

Oui, très longuement. Il a évoqué les efforts, l'impulsion qu'il avait donnée pour l'aide. Tout cela m'a été confirmé par les ONG. Bashar aurait dit, il y a un an déjà, que tout civil syrien a droit à l'aide humanitaire. Il y a donc une politique à ce sujet. Mais des obstacles subsistent, concernant notamment l'acheminement. Cependant, tout cela n'est pas de sa seule responsabilité. Les endroits où il y a les pires problèmes sont ceux détenus par des groupes armés, qui ne dépendent pas du gouvernement... Quant à la question de l'humanitaire, une porte est assez largement ouverte par Bashar al-Assad, même s'il faudra encore plus travailler avec lui. J'espère ne pas être la seule à rencontrer les autorités syriennes. On doit arriver à une solution politique. Cela prendra du temps. D'ici là, il y aura encore des centaines de milliers de morts et des réfugiés qui vont continuer à arriver... 

Bashar al-Assad est-il vraiment un interlocuteur fréquentable ? 

J'ai assez dénoncé son régime, je suis l'auteure d'une résolution demandant son départ, qui a été votée 3-4 jours avant mon vol vers le Liban. Je savais ce que je faisais en le rencontrant. Je pense que l'humanitaire est le domaine où l'on fréquente tous ceux qui ont une partie du contrôle sur la situation. Vous savez, aujourd'hui l'ONU négocie avec al-Qaeda pour passer à certains endroits. Or, al-Qaeda n'est pas beaucoup plus fréquentable que Bashar al-Assad... 

Mais ne craignez-vous pas de lui donner de la légitimité ?

C'est ce que certains m'ont reproché. J'ai envie de pleurer de rire ou de désespoir... J'ai pris mes précautions : j'ai demandé à ce qu'il n'y ait pas photo de la rencontre et je ne suis pas parue dans les journaux. Mais qu'on le veuille ou non,  il est soutenu par une grande partie de la population syrienne. Ce qui lui donne la légitimité, c'est le fait que les Syriens ont l'impression d'être aux mains d'interférences étrangères : Arabie saoudite, Qatar, Iran, Russie, etc. La crainte de la population de voir la Syrie devenir un Etat islamiste radical est un autre facteur de légitimité pour Bashar al-Assad.