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Ce mercredi, les talibans afghans ont qualifié de "brutale" et "horrible" une vidéo montrant des combattants présumés de l'organisation Etat Islamique (EI) en Afghanistan faire exploser leurs prisonniers (voir ici). En juin, LaLibre avait interrogé le Cheikh Bassam qui, lui aussi, critiquait les membres de l'EI. Cet ancien prédicateur salafiste de Molenbeek les présentait comme des "salopards de première catégorie, de vrais terroristes coupeurs de tête". 

Drapé d’une tunique bleue, coiffé d’un turban blanc, le sabre arabe accroché à la ceinture, le cheikh Ayachi Bassam était apparu furtivement dans une vidéo sur les réseaux sociaux. Il lui manque un bras, une perte due à l’attentat qui a failli lui coûter la vie en février dernier dans le nord de la Syrie.

"L’Etat islamique a plusieurs fois menacé de me tuer", disait-il dans cette interview à "La Libre Belgique" sur Skype. "Ils ont tiré au-dessus de moi auparavant, puis ont placé une bombe sur la route qui, heureusement, n’a pas explosé à l’heure. Cette fois-là, ils ont collé un explosif en dessous de la voiture. Je suis sûr à 100 % que c’est eux."

Le sort des villages chiites


Cette vieille connaissance de l’antiterrorisme belge a déjà perdu un fils dans la guerre syrienne, en 2013. Il a quitté l’Europe peu après pour rejoindre le groupe rebelle des Faucons du Sham. Il en est le guide spirituel. "J’ai 70 ans mais je suis prêt à me battre encore. C’est la victoire ou la mort."

Ayachi Bassam, ex-responsable du sulfureux Centre islamique belge (CIB) de Molenbeek, est aujourd’hui juge islamique dans le nord de la Syrie pour le compte de deux groupes salafistes, le sien et l’important groupe Ahrar al-Sham. Il est un témoin privilégié de ce qui se passe aujourd’hui dans la région d’Idlib, où une coalition de plusieurs groupes rebelles, islamistes et non-islamistes, l’Armée de la conquête, vient d’engranger plusieurs victoires.

"La région toute entière d’Idlib est libérée" depuis mars, dit-il. "Il n’y a plus de troupes d’Assad. Certains villages chiites sont encerclés. On ne les attaque pas. On les laisse comme cela jusqu’à ce qu’ils capitulent. Nous ne voulons pas massacrer les gens . On les laisse tranquilles jusqu’à ce qu’ils décident eux-mêmes de céder." Selon lui, les villages chrétiens sont aussi respectés.

Une coalition rebelle contre Daech

Cette Armée de la conquête, où se côtoient aussi le Front al-Nosra et l’Armée syrienne libre, est la carte que jouent plusieurs pays, principalement le Qatar et la Turquie, pour contrecarrer la montée en puissance de Daech tout en s’opposant au régime de Damas. L’objectif est de montrer une alternative islamiste jugée respectable à l’épouvantail Daech et de diluer le Front al-Nosra, considéré par les Etats-Unis comme proche d’Al Qaïda, dans une coalition plus grande.

Depuis qu’elle a conquis Idlib, la coalition a indiqué qu’elle laisserait des autorités civiles gérer la ville, les djihadistes se contentant de tenir les check-points. Mais elle applique la charia.

Depuis mars, le cheikh Bassam juge ceux qui ont collaboré avec le gouvernement de Damas, des soldats et d’anciens fonctionnaires qui vivaient à Idlib. Il entend les plaintes des habitants, libère ou condamne. "La majorité a pris la fuite", dit-il . "Mais on en a arrêté environ 5 000 […] On applique la loi de la charia. Celui qui tue, on le tue. Celui qui vole, s’il a volé par agression, alors cela donne deux mois de prison jusqu’à couper sa main, ou couper sa tête s’il a tué pour voler. Le fait d’avoir eu une arme à la main au temps d’Assad n’implique pas une condamnation à mort. Si le suspect n’a rien fait contre la population, il est libéré. Sur les 5 000 personnes, 4 600 ont été remises en liberté." Le tribunal islamique d’Idlib, version rebelles, a jusqu’ici condamné 20 personnes à mort, mais la peine n’a pas été exécutée, assure-t-il.

L’objectif principal de ces rebelles est de renverser le régime de Bachar al-Assad. Après Idlib, quelle sera la prochaine ville ? Peut-être Lattaquié, Homs ou Hama… l’ancien cheikh de Molenbeek laisse planer le doute. Il est vrai que les rebelles ont un autre souci sur le dos : ils se battent aussi contre Daech, qu’ils accusent d’être indirectement de mèche avec le régime syrien.

"On a un grand ennemi qui est en train de nous attaquer par-derrière, c’est Daech" , continue Bassam Ayachi. "Abou Bakr al-Baghdadi et son armée sont des salopards de première catégorie, de vrais terroristes coupeurs de tête et des falsificateurs de l’islam. Ils nous attaquent par-derrière chaque fois qu’on a une petite victoire. Ils essaient de détourner le combat entre nous pour sauver Assad. La dernière fois, on a été obligés de retirer 5 000 combattants de l’Armée de la conquête et de les envoyer à Alep pour combattre Daech ."

"Nous sommes dans le chaos général"

Plusieurs organisations internationales, comme Human Rights Watch (HRW), ont dénoncé le largage de barils d’explosifs par l’armée de l’air syrienne sur la région d’Idlib.

Le cheikh est aux premières loges. "On attend la mort à tout moment. Chaque soir, il y a des avions qui passent à droite et à gauche, et des bombardements. Nous voulons faire en sorte que la vie normale revienne, que les hôpitaux fonctionnent, que les champs soient cultivés. Nous sommes dans le chaos général et le monde entier s’en fiche. Les consciences occidentales sont complètement endormies" , dit-il.

De la Belgique, il ne retient que "la famille et les bons souvenirs" . Sa vie est en Syrie. "Je m’en fiche d’où je vais mourir. Si je suis venu ici, c’est pour aider un peuple qui est en train de souffrir, de se faire bombarder par un tyran, un président qui tue son peuple avec des bombes. C’est une catastrophe."


Ex-prédicateur à Molenbeek

Quand, dans les années nonante, ce polygame consacrait des mariages à Molenbeek, son Centre islamique belge (CIB) était considéré comme le creuset du salafisme bruxellois, foncièrement antisémite et plateforme de recrutement de candidats au djihad en Afghanistan. C’est d’ailleurs là que le prédicateur franco-syrien maria religieusement Malika el-Aroud avec celui qui, pour le réseau Al Qaïda, allait tuer le commandant Massoud en Afghanistan.

Le CIB fut démantelé en 2012 après un jugement du tribunal correctionnel de Bruxelles qui condamna l’ensemble de ses dirigeants. Sauf le cheikh Bassam, qui en ce temps-là, était détenu avec Raphaël Gendron en Italie sous l’accusation de terrorisme et qui fut acquitté en appel. Leur seul délit fut d’avoir tenté de faire passer clandestinement des immigrés palestiniens en Europe occidentale à bord de leur camping-car.

La Justice belge, qui avait disjoint son dossier en raison de son inculpation en Italie, ne s’est toujours pas prononcée sur son renvoi devant le tribunal correctionnel, indiquait jeudi le Parquet fédéral.

La mort de son fils

Entre-temps il y eut la guerre en Syrie. Le cheikh trouva là une nouvelle cause, mais très vite prôna un combat entre Syriens qui excluait les étrangers. En avril 2013, il déclara que les combattants européens n’avaient rien à faire en Syrie. "Ils vont être massacrés de tous les côtés qu’ils soient islamistes ou démocrates. Ils n’ont rien à faire là-bas" , déclara-t-il à "La DH". Quelques jours plus tard, Raphaël Gendron, qui avait rejoint les rebelles des Faucons du Sham, était tué en Syrie. En juin, ce fut le tour de l’un de ses fils, Abdel Rahman, qui dirigeait un bataillon au sein du même groupe. Tout cela n’empêcha pas le cheikh Bassam de partir pour la Syrie et Idlib, où il fut victime d’un attentat en février dernier. "La victoire ou la mort", dit-il.