"Chercher la vérité" sur Tibéhirine

Christophe Lamfalussy Publié le - Mis à jour le

International

Le succès du film "Des hommes et des dieux" a remis à l’ordre du jour le dossier des sept moines de Tibéhirine, assassinés en 1996 dans une Algérie en pleine guerre civile. Ce qu’on sait moins, c’est que l’un des principaux acteurs de cette affaire vit en Belgique, tout près de Chimay, à l’abbaye de Scourmont. Dom Armand Veilleux était le Procureur général des Cisterciens. "La Libre" l’a rencontré.

Dom Armand Veilleux, vous avez vu le film ?

Je l’ai vu et je l’ai bien aimé. Quand il a été question de faire ce film, j’étais totalement opposé comme la plupart des familles des moines. Et finalement, le résultat est très bon. Les acteurs ont réussi à incarner les frères. Beauvois a réussi à montrer en partie ce qu’ils ont vécu dans leurs trois dernières années. [ ] Des spectateurs ignorent que cette communauté était en Algérie depuis 1938. Les moines avaient tissé des liens d’amitié avec la population locale. C’est la raison pour laquelle ils trouvaient que ce serait manquer de fidélité à leurs amis et voisins que de partir.

Vous avez décidé tout récemment de rendre public sur votre blog le rapport, ou “la carte de visite” comme le disent les Cisterciens, du séjour d’une semaine que vous avez fait auprès d’eux en janvier 1996, pourquoi ?

Parce que le questionnement que se posaient les moines, dans le film, correspond à la réalité. Ils se l’étaient posé avec moi. Beauvois a fait une fiction. Tous les détails ne sont pas vrais. Par exemple, dans un des dialogues, le frère Michel dit qu’il va rester au monastère parce que "personne ne m’attend". Cela a choqué la famille. Beauvois a inventé cette phrase. Mais dans l’ensemble, l’image qu’il donne de leur vie est juste.

Y compris sur le plan spirituel ?

Un film ne peut pas transmettre l’expérience spirituelle. Certains films ont un cadre religieux, ils sont rares, comme le "Journal d’un curé de campagne" de Robert Bresson, mais en fait, ils montrent une humanité imprégnée de religion.

Quand vous voyez les moines en 1996, vous les trouvez comment ?

Très sereins, très conscients de la situation.

L’ordre n’aurait-il pas dû leur enjoindre de partir ?

Non, car chez nous, chaque communauté est autonome. L’ordre cistercien est une fédération de monastères autonomes. Quelqu’un est responsable d’assister pastoralement dans une décision comme celle-là, mais aucun supérieur ne peut leur donner l’ordre de partir. Le danger, à ce moment-là, était, en soi, moins grand que dans les années précédentes. Le président Zéroual venait d’être réélu. Et il y avait une certaine accalmie.

Comment expliquez-vous cette sérénité ? Il y avait eu l’affaire des douze Croates égorgés, en décembre 1993.

C’était au début. Cela a été le gros questionnement. Les Croates étaient des ouvriers qui travaillaient dans la montagne. Il y avait des chrétiens et des musulmans parmi eux, et les chrétiens venaient à la messe au monastère. Le 30 octobre 1993, le GIA avait ordonné à tous les étrangers de quitter le pays les Croates furent les premières victimes. Les moines ont décidé de rester. Puis, il y a eu la visite de Sayah Attia (l’émir local du GIA, NdlR), la nuit de Noël 1993. Après cela, la majorité des moines voulait partir. Ils se sont dits : "Donnons-nous 24 heures de prières et de réflexion." Après ce délai, unanimement, ils avaient choisi de rester.

Le prieur, Christian de Chergé, exerçait-il une autorité ?

Oui, mais il avait ce charisme d’amener le groupe à une prise de décision collective assumée par tous. C’étaient des gens très différents, avec, chacun, leur passé assez exceptionnel. Luc était là depuis cinquante ans. Amédée était né en Algérie, pied-noir, de nationalité algérienne. Mettre tout ce monde-là ensemble et en faire une communauté était très ardu. C’est lors de ces trois dernières années, confrontés à une situation difficile, en arrivant à s’écouter mutuellement, qu’ils se sont soudés.

N’est-ce pas inconscient d’acter une présence chrétienne dans un pays où se développe un islamisme radical ?

L’islamisme radical s’est développé pendant ces années-là. Il s’est radicalisé de l’extérieur. L’indépendance s’est faite en Algérie avec une armée FLN glorieuse. Le pays a développé une certaine démocratie, mais les familles des généraux ont gardé le contrôle de la vente du pétrole et du gaz. Le peuple était de plus en plus fatigué d’un gouvernement devenu corrompu, et c’est pourquoi, lors des élections de 1992, le Front islamique du Salut (FIS), qui n’était pas du tout un mouvement radical, a reçu massivement le vote du peuple. Le peuple ne voulait pas d’un islamisme radical. Il voulait changer de gouvernement. Lorsque le premier tour de scrutin a été remporté par le FIS, les généraux ont interrompu le processus électoral et ont établi une dictature militaire. Les dirigeants du FIS étaient, à ce moment-là, des personnes intelligentes et modérées. Les uns ont été arrêtés. Les autres ont fui à l’étranger. Tous les jeunes qu’ils avaient motivés sont restés sans tête pensante. Des membres de l’armée, qui ont fait défection, disent que c’est l’armée qui a radicalisé ces jeunes. C’était une guerre d’une armée contre son peuple.

Djamel Zitouni n’était quand même pas un saint !

Non, c’était une brute, mais qui a été mis à la tête du GIA par l’armée. Beaucoup de témoignages le disent. Il n’avait aucune culture. Tous les messages qu’il a diffusés, il ne les a pas écrits. Certains sont revenus d’Afghanistan, et tout cela s’est radicalisé.

Est-ce que le fait d’aller soigner les “frères des montagnes” était un casus belli pour l’armée algérienne ?

Luc n’a jamais soigné à l’extérieur. Pour lui, quiconque se présentait à lui comme malade devait être soigné. C’était son serment d’Hippocrate.

C’était difficile de garder une neutralité ?

Oui, en même temps, ce qu’on leur reprochait, c’était leur neutralité. Ils étaient entre deux violences. Christian m’a dit : "Dans les villages avoisinants, lorsqu’un jeune part pour l’armée, les islamistes viennent éliminer la famille. Et si un jeune part pour la montagne, l’armée vient éliminer la famille." Les moines étaient embarrassants aussi bien pour l’armée que pour les islamistes.

Tibéhirine était occupée par l’armée ?

C’était un endroit stratégique. Luc fut le dernier à qui j’ai parlé avant de quitter Tibéhirine. Il était prêt à affronter la mort. Luc était né en 1914. Il avait connu la pauvreté de l’après-guerre. Il avait été dans un camp de concentration allemand pendant la Seconde Guerre mondiale. Il avait été - brièvement - otage du FLN pendant la guerre d’indépendance. La dernière chose qu’il m’a dite : "S’il nous arrive quelque chose, ce ne sera pas les islamistes, ce sera l’armée."

En 1996, vous arrivez à la hâte à Alger…

Dès qu’on a annoncé qu’ils avaient été enlevés. J’étais convaincu de les retrouver morts, car le GIA ne faisait pas d’otages. Je suis resté deux semaines. Tout était mystérieux. On ne donnait aucune explication.

Le 21 mai, un communiqué du GIA annonce que les moines ont été égorgés. Le 30 mai, le gouvernement annonce que les dépouilles des moines ont été retrouvées. En fait de dépouilles, ce sont leurs têtes qui sont retrouvées, sur le bord d’une route au nord de Médéa. "Des têtes décapitées étaient accrochées à l’aide de ficelle à la clôture. Il y avait des cartes d’identité dans un sachet à terre", témoignera plus tard un ouvrier agricole.

Pourquoi avez-vous déposé plainte en 2003 ?

Les années passaient, et il n’y avait aucune enquête, ni du côté algérien ni du côté français. Sept ressortissants français sont morts. Aucune enquête n’est ouverte !

L’enquête peut-elle aboutir ?

Le juge Trévidic a dit à TF1 que l’enquête avance bien, mais pour que la vérité se fasse, il faut qu’il y ait une volonté politique. La vérité, les politiciens l’ont, dans leurs archives. Ils la donneront si c’est politiquement rentable. [ ] La vérité a ses droits. Et nos frères qui ont vécu dans la vérité ont droit à ce que la vérité se fasse. Eux qui ont tellement travaillé pour établir des relations de fraternité avec l’islam, ne seraient pas contents qu’on attribue à l’islam - qu’on mélange aujourd’hui avec l’islamisme radical - la responsabilité de ce qui s’est passé. Il faut qu’on sache qui est coupable. Cette période de violence en Algérie a fait aux alentours de 200 000 morts, aucun d’entre eux n’a la possibilité de chercher la vérité. C’est à nous de chercher la vérité et de lutter contre une culture, qui semble s’établir de plus en plus, de l’impunité des puissants.

Christophe Lamfalussy

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