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Yalla, en avant..." Malgré ses appels permanents à la mobilisation, la religieuse paraissait souvent au bord de l'épuisement ces dernières années car lors de ses tournées récurrentes en Belgique, elle ne cessait d'enchaîner les rencontres avec des assemblées paroissiales, scolaires, universitaires, BCBG voire nettement plus populaires. Plus d'une fois, elle avait annoncé qu'elle se retirait du monde pour préparer le grand passage mais Sœur Emmanuelle ne voulait pas décevoir celles et ceux qui venaient l'écouter, avec comme comparses l'un ou l'autre de nos "informateurs religieux" qu'elle tutoyait, au propre comme au figuré, comme une grande sœur materne ou gronde ses frères un peu dissipés. Mais il y avait une réelle complicité avec "Charles", "Tommy", "Michel" et les autres qui avaient parfois bien de la peine à canaliser les échanges non pas de la salle mais vers elle.

Plus encore, à plus de nonante ans, elle avait gardé en elle une flamme spirituelle extraordinaire. Et une soif inextinguible de dire sa foi dans le Christ. Mais aussi dans l'institution ecclésiale et plus particulièrement dans le pape Jean-Paul II dont elle défendait les prises de position avec une grande ardeur. Et pourtant, elle n'hésitait pas à souligner en même temps que le préservatif pouvait parfois sauver des vies. Son plus grand souhait était qu'un prochain pape ose reconnaître ce fait mais elle ajoutait tout aussitôt que "le plus important, c'est la fidélité; les préservatifs ne sont que des pis-aller; on ne va pas en faire une obsession !"

Choquée, la religieuse l'était surtout elle-même par l'insolente richesse des musées du Vatican. A ses yeux, l'Eglise devait s'en défaire auprès des plus grands musées de la planète. Pas gratuitement, évidemment, car l'argent de la vente serait bienvenu pour aider les pauvres ! De la même manière, elle interpellait les évêques engoncés dans leur confort et admirait ceux qu'un certain détachement des réalités terrestres rapprochait du Christ !

On a du mal à imaginer que la sœur des bidonvilles du Caire puis de bien d'autres lieux de détresse vécut elle-même dans une grande opulence. Et pourtant... Issue d'une famille qui développa de génération en génération le commerce de la lingerie fine, sa jeunesse aurait été marquée par une extrême insouciance si elle n'avait pas perdu son père, noyé dans la Manche, un tragique dimanche de septembre en 1914. Madeleine Cinquin - c'était son nom civil... - était née à Bruxelles le 16 novembre 1908. D'un père français et d'une mère belge, ce qui l'amenait à dire à son biographe Pierre Lunel qu'"elle avait du sang juif, flamand et gaulois" dans les veines. Un heureux mélange que cette antiraciste forcenée appréciait à l'évidence.

La jeune Madeleine avait grandi dans une maison de briques de la rue de Brabant à Schaerbeek, près de la gare du Nord. Il y a quelques années, elle avait voulu la revoir et avait fraternisé avec ses occupants actuels, turcs et marocains. Il y a près d'un siècle, les bureaux se trouvaient au rez-de-chaussée alors que l'atelier de confection était au fond du jardin. La perte de son père Jules la marqua autant que le grand courage de Berthe, sa mère dont la famille, également présente dans le secteur de la confection, avait apparemment travaillé pour la Cour, mais cela ne l'avait pas enrichie ! Pourtant, seule à la tête de l'entreprise familiale, elle offrit à son personnel la sécurité sociale et une retraite presque un demi-siècle avant leur instauration officielle !

Puis la famille déménagea à Paris où Madeleine prit goût aux plaisirs d'une adolescence en milieu aisé où la danse et le théâtre prenaient une place prépondérante. Madeleine voulut aller à l'UCL mais sa mère s'y opposa, consciente qu'elle s'y intéresserait "plus aux moustaches qu'aux études"... Berthe Cinquin avait cependant constaté que sa fille se sentait interpellée par le Christ. Une vocation qu'elle entendait faire sonder avec l'espoir que sa fille s'en détournerait, au contact d'une cousine, supérieure d'un couvent de Notre-Dame de Sion à Londres. Mère Fidelis s'aperçut cependant que l'aspiration de Madeleine n'était pas le caprice d'une jeune femme en mal d'émotions mais le reflet d'une lutte intérieure qui la tourmentait. Son objectif d'alors ? Celui qui marque toute sa vie, à savoir d'aider l'enfance malheureuse ! Ce qui répondait à la vocation des Sœurs de Sion même si elle comptait entrer chez les Filles de la Charité. Son option avait une autre raison : à Sion, il y avait un encadrement plus suivi qui lui permettrait de renoncer définitivement aux plaisirs futiles. Le 6 mai 1929, elle entrait comme postulante à Notre-Dame de Sion et deux ans plus tard, presque jour pour jour, elle prononça ses vœux.

En prenant l'habit et le nom d'Emmanuelle, Madeleine Cinquin se sentit, paradoxalement libre. Certes, entretemps, elle dut résister à ses supérieures qui voulaient l'envoyer parfaire sa formation en Sorbonne alors qu'elle entendait rejoindre au plus vite le terrain. Son rêve devint enfin réalité lorsqu'elle fut envoyée à Istanbul même si dans un premier temps, elle assura aussi l'éducation de jeunes filles plus favorisées par le sort. C'est là aussi que son chemin croisa celui de Giuseppe Roncalli, le futur Jean XXIII.

Mais sur le plan de son engagement personnel, c'est l'exemple de sa supérieure, Mère Elvira, qui l'ancra définitivement dans son choix de vie.

Comme elle, Sœur Emmanuelle ne chercherait pas à convertir mais "à donner de l'amour, encore et encore, à travers les religions. A travers toutes les religions"... Mais la religieuse n'était pas au bout de ses peines. Après le décès de sa responsable, le courant ne passait plus avec la nouvelle mère supérieure, plus frileuse, et Sœur Emmanuelle fut invitée à se rendre à Tunis en 1954. Une sorte d'exil sinon une punition car pour Sœur Emmanuelle, ce furent les trois années les plus sombres de sa vie qui coïncidèrent avec le décolonisation de la Tunisie. Aux élèves si chaleureuses d'Istanbul avaient succédé des filles de colons plus superficielles. Il a fallu près de trois ans pour que les responsables de Sion comprennent que Sœur Emmanuelle sombrait dans la dépression, usée, au propre comme au figuré, par cet environnement.

Par bonheur, la religieuse allait retrouver Istanbul non sans faire un crochet vers la Sorbonne où elle décrocha finalement une licence ès lettres en juin 1962. Mais la joie de retrouver la Turquie fut de courte durée : Sœur Emmanuelle fut envoyée au collège de Sion à Alexandrie. Une expérience de nouveau négative car les élèves étaient peu ouvertes à la misère. Elle en fut tellement outrée qu'elle préféra abandonner la classe de philo et ses frivoles étudiantes pour les petites filles de Bacos, un quartier misérable. Au fil du temps, elle franchit définitivement le Rubicon en quittant le pensionnat pour se consacrer totalement aux plus défavorisés à partir de 1971. L'éducatrice attentionnée se mua en "chiffonnière du Caire".

Initialement, elle voulait s'y occuper des lépreux dans le sillage du Père Damien qu'elle admirait profondément, mais aboutit parmi les parias des parias d'Egypte à Ezbet-el-Nakhl. Dans la hiérarchie sociale, les chiffonniers, les "zabbalines" étaient plus que des sous-hommes appelés à vivre dans une crasse inimaginable. L'intégration d'Emmanuelle ne fut pas sans peine mais la religieuse s'enhardit, appréciant de plus en plus ses nouveaux compagnons de vie. Parce qu'"ils sont ce qu'ils sont : ils ne portent pas de masque comme chez nous". Puis, elle fut bouleversée par la relation permanente, directe et simple, qu'ils entretenaient avec Dieu. "Allah Mahabba", "Dieu est amour".

Progressivement, Sœur Emmanuelle déploya plusieurs projets éducatifs et d'insertion sociale tous azimuts. A la lumière de sa foi catholique mais sans jamais vouloir imposer celle-ci. Dans la bonne ligne des rencontres interreligieuses d'Assise mais avec plusieurs lustres d'avance sur celles-ci. Dans une société très machiste, elle se consacra surtout à l'émancipation des femmes en commençant par l'éducation des petites filles. Une tâche rendue encore plus délicate dans l'environnement du Mokattam, zone de non-droit où l'homme a tous les droits. La religieuse ne se découragea pourtant pas. Au contraire, elle y puisa encore un peu plus de raisons de mener le projet de sa vie à son terme. En s'entourant d'aides locales, comme Sœur Sara mais aussi en internationalisant son action.

Au printemps de 1974, elle entreprit une vaste tournée en Europe, allant interpeller les responsables de grandes ONG chrétiennes. Un défi osé mais qui se concrétisera par la construction de jardins d'enfants et d'écoles, de salles de formation mais aussi par l'implantation de zones de loisirs pour lutter contre la tentation de l'alcool et de la drogue voire celle de tirer le couteau. C'est ainsi que germa l'idée de créer des terrains de football mais aussi une salle culturelle. C'est entre autres dans ce contexte que naquit l'opération "Sport-Emmanuelle" mise sur pied avec la collaboration de "La Libre" et de l'UCL. Une aventure qui a laissé des traces dans bien des esprits de chez nous mais aussi dans le cœur de Sœur Emmanuelle qui aurait pu se reposer sur ses lauriers après avoir fêté ses 60 ans "de mariage avec Dieu", heureuse de voir sa relève assurée, notamment par le biais des associations nationales qui portent son nom. Mais c'était mal connaître l'infatigable sœur interpellée ici par le drame du Soudan, là par l'horreur de la guerre au Liban et par bien d'autres misères encore qui ont affecté la planète depuis le début des années nonante.

Finalement, on dut pratiquement l'assigner à résidence pour qu'elle se consacre un peu plus à elle-même. Ce lieu d'exil avait nom Callian, dans le sud de la France. Son univers de vie dans ce joli coin de Provence ? Une modeste chambre au mobilier réduit. Il est vrai que pour son occupante, l'heure de la retraite n'avait toujours pas sonné puisqu'on la retrouva souvent aux côtés des SDF de Fréjus, des prisonniers, des victimes de la drogue, tout en continuant à faire des tournées de conférence.

"Yalla, en avant". C'est son inébranlable confiance dans le Christ qui a mû pendant plus de 70 ans une religieuse qui avouait ne pas être une mystique mais une femme de terrain. Le vrai secret de son engagement sans limite(s)? Ce fut d' avoir eu la conviction que "le repos était pour l'éternité, près de son Créateur".