Cobayes du nucléaire français

Bernard Delattre Publié le - Mis à jour le

International Correspondant permanent à Paris

E

mbarras des autorités françaises, mardi, à en juger par les propos hésitants voire contradictoires, en tout cas sinueux, du ministre de la Défense. Le gouvernement croyait en avoir fini avec le si vieux dossier des victimes des 210 essais nucléaires auxquels l’Hexagone a procédé entre 1960 et 1996, au Sahara, puis en Polynésie. Fin décembre, en effet, avait été définitivement approuvée la loi sur la reconnaissance et l’indemnisation des personnes irradiées lors de ces essais. Las, depuis, les associations de victimes dénoncent un régime d’indemnisation qu’elles jugent insuffisant. Et mardi, cette vieille page d’Histoire a carrément pris des airs de scandale.

Un rapport classé confidentiel de 260 pages, rédigé par l’armée en 1998, est révélé par les médias. Il s’intitule : "Genèse de l’organisation et des expérimentations au Sahara" . Sur le document publié en fac-similé par "Le Parisien", mardi, est écrit noir sur blanc que le tir atmosphérique répondant au nom de code "Gerboise verte" (dans le Sahara, en avril 1961), visait notamment "à étudier les effets physiologiques et psychologiques produits sur l’homme par l’arme atomique, afin d’obtenir les éléments nécessaires à la préparation physique et à la formation morale du combattant moderne" .

Ce rapport confirme que, le jour dit, des appelés du contingent ont été envoyés jusqu’à 275 mètres seulement du lieu du tir, "pour étudier les possibilités d’attaque en zone contaminée" . Les militaires déduisent de cette expérimentation qu’il faudrait remplacer les masques à gaz réglementaires équipant les soldats par "des masques antipoussière élémentaires" , ces derniers gênant moins les hommes en opération. Le document valide aussi le fait que le personnel œuvrant en atmosphère contaminée lors d’essais souterrains soit autorisé à ne pas porter de masque, voire "à inhaler en un jour, à titre exceptionnel, ce qui est normalement autorisé en trois mois" . Feu vert encore "à un court séjour sans précaution spéciale, même en zone interdite" .

Ce rapport va donc plus loin que les innombrables témoignages d’ex-appelés, qui, depuis des années, dénoncent avoir été irradiés lors d’essais nucléaires dénués de toute précaution pour leur santé. Ici, le rapport tend à prouver que "sans les prévenir, on a délibérément irradié des hommes pour tester leurs réactions face à une explosion atomique" - ce que les associations de défense des victimes des essais ont, mardi, jugé "scandaleux" .

"Je ne connais pas ce rapport" , a réagi, mardi matin, le ministre de la Défense, Hervé Morin. Curieux, s’agissant d’un dossier sur lequel son cabinet vient de travailler pendant des mois et le Parlement pendant des semaines. Plus tard, d’ailleurs, le ministre se contredisait, parlant cette fois d’"un rapport qui n’a rien de nouveau" : il aurait déjà figuré dans une synthèse réalisée en 2007 par son ministère sur "les expérimentations tactiques" lors des tirs au Sahara.

Sur le fond, le ministre a argumenté d’abord que "les doses reçues lors de ces essais étaient faibles" - ce qui pouvait laisser penser qu’il ne remettait pas en cause le principe même des expérimentations sur des humains. Il lui fallut plusieurs heures pour admettre que ces tests avaient été "des erreurs" - se refusant toutefois à utiliser le terme de "cobayes" .

Pour les victimes, l’armée a, à l’époque, eu un comportement "quasi criminel" envers ses appelés. Voilà qui intéressera les juges instruisant l’information judiciaire ouverte dans ce dossier, pour atteintes à l’intégrité physique et homicides involontaires.

Et voilà aussi un rapport qui, diplomatiquement, tombe mal. En effet, la France et l’Algérie, en froid actuellement, sont en plein contentieux sur l’indemnisation des victimes civiles et des conséquences environnementales des essais français de l’époque. Or, après la publication de pareil document, Paris peut difficilement continuer à prétendre que ces essais ont été pratiqués dans des conditions idéales pour, outre le personnel militaire, les populations locales.

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