International Entretien

Au cours des dix dernières années, le trafic de cocaïne s’est imposé comme une activité illicite majeure en Afrique de l’Ouest. Le Grip (Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité) présente un rapport sur la question, rédigé par Georges Berghezan. "La Libre Belgique" l’a interrogé - plus particulièrement sur le Mali, en plein bouleversement depuis le coup d’Etat militaire du 22 mars, qui a précipité la victoire d’une insurrection menée par une coalition de Touaregs et d’islamistes, dont le noyau est constitué par les salafistes algériens d’Aqmi (Al Qaïda au Maghreb islamique).

Que se passe-t-il dans cette région ?

Depuis 2003-2004, l’Afrique de l’Ouest est devenue une zone de transit de la cocaïne latino-américaine à destination de l’Europe. Au début, on amenait la drogue par bateau, à travers l’Atlantique, jusqu’aux Etats côtiers d’Afrique occidentale - principalement la Guinée-Bissau. Elle repartait, classiquement, par mer, à bord de containers, ou de passagers prenant l’avion.

Vers 2008, le trafic s’est orienté vers les pays enclavés du Sahel : les trafiquants changent régulièrement de route, afin de déjouer les contrôles. Le Mali est devenu un gros centre de transit. On a commencé à en parler lorsqu’un nombre important de personnes ayant ingéré de la cocaïne a commencé à se faire arrêter dans des aéroports européens. Puis on a commencé à voir des saisies de grosses quantités dans le désert malien. En novembre 2009, on a trouvé à Tarkint, au nord de Gao, un Boeing 727 (rapidement surnommé "Air Cocaïne") qui avait été incendié - apparemment à cause d’une avarie - après avoir transporté de la cocaïne. Celle-ci était ensuite transportée par route vers l’Afrique du Nord, souvent le Maroc, d’où elle passait par bateau ou avion en Europe.

Est-ce que le Mali est encore aujourd’hui une plaque-tournante du trafic de cocaïne ?

J’aurais tendance à penser que non. L’instabilité qui s’est installée dans la zone de trafic depuis le début 2012 peut nuire aux intérêts des trafiquants, qui ont dû suspendre cette route. On a vu la même chose en Guinée-Bissau, qui, à un moment, a été délaissée par les narcotrafiquants colombiens en raison du chaos politique qui y régnait.

Le groupe islamiste armé Aqmi joue-t-il un rôle dans le trafic ?

Aqmi a joué le rôle d’escorte armée et payée pour les transporteurs dans le désert. Le gouvernement malien renversé, cependant, le niait.

Pourquoi ?

Je crois que cette attitude était liée au fait que des gens proches du pouvoir étaient impliqués dans le trafic de cocaïne. Plusieurs avions transportant de la drogue ont ainsi été accueillis par des notables de localités maliennes. Lors d’un atterrissage à Kayes, c’est l’armée malienne qui a balisé une piste improvisée. Le Boeing de Tarkint avait été accueilli par le maire de cette localité. Le régime renversé au Mali était, au total, assez fortement impliqué dans le trafic de cocaïne.

Officiellement, les autorités maliennes accusaient le Front Polisario (NdlR : qui lutte pour l’indépendance de l’ex-Sahara espagnol, aujourd’hui occupé par le Maroc) d’être responsable du trafic. Bamako a accusé le Polisario d’agir pour Aqmi et d’être le "principal vecteur" du trafic de drogue et des rapts d’Occidentaux dans le Sahel. Dans le même temps, des personnes impliquées dans le trafic de cocaïne auraient aidé à faire libérer un otage français, suspecté d’être un agent des services de renseignement français. Cela laisse supposer que le Président malien renversé devait quelque chose à des narcotrafiquants.

Les accusations impliquant Aqmi dans le trafic de drogue sont nombreuses et un faisceau de présomptions existe à ce sujet.

Aqmi, en position de force aujourd’hui au sein de la coalition qui a pris le pouvoir au Nord-Mali, peut-elle reprendre le trafic ?

Oui, si la situation se calme. Pour l’instant, il y a des combats entre groupes armés et un risque d’intervention militaire régionale. Ce n’est donc pas le moment.

L’armée malienne est-elle impliquée dans le trafic ?

Oui. Outre son rôle dans l’atterrissage à Kayes, dont je viens de parler, il faut signaler qu’il y a eu, début 2010, de très nombreux atterrissages de drogue à Kidal, Gao, Tombouctou. Lors de l’incident de Tarkint, selon l’ambassade des Etats-Unis, les services de renseignement maliens avaient bouclé la zone et les services anti-drogue n’y ont pas eu accès. Sur la dizaine de personnes arrêtées, la plupart ont été libérés - les trois derniers il y a peu, acquittés.