International à Comacina

Située dans la commune d’Ossuccio, Comacina est la seule île du somptueux lac de Côme cerné de montagnes. Six cents mètres de long à peine, cent cinquante de large : on peut faire le tour de l’île en vingt minutes, par des sentiers bordés de lauriers, d’oliviers et de palmiers. Mais la quiétude et la beauté du lieu, peuplé d’oiseaux, grillons, canards (et serpents), invitent à prendre son temps et s’y poser au moins une journée. Comacina n’est qu’à quelques minutes de bateau de la côte, mais il en émane une sensation d’isolement, d’éloignement, de mystère. Pas de route, pas de village, point d’habitants d’ailleurs, si ce n’est le chef du grand restaurant "La Locanda", seul établissement de l’île, ouvert de mars à octobre. Pour le reste, l’île est parsemée de vestiges d’édifices romains et médiévaux, témoins de son riche passé. Et puis il y a ces trois maisons, à l’architecture étonnante, moderniste, séparées l’une de l’autre d’une centaine de mètres. Des résidences d’artistes. Fraîchement restaurées, inaugurées le 31 mai dernier, elles réinsufflent à l’île un vent créatif.

Leur histoire remonte à près d’un siècle. En 1918, Auguste Caprini, propriétaire de l’"isola" Comacina, l’offre au roi Albert Ier, en remerciement du comportement héroïque de la Belgique durant la Première Guerre mondiale. Deux ans plus tard, le Roi la rétrocède à l’Italie, à condition qu’elle favorise les échanges culturels entre les deux pays et la création artistique, par le biais de résidences d’artistes. La gestion de ces missions sera confiée à une "Fondation Comacina" comptant des acteurs politico-culturels italiens et belges. Dessinées entre 1937 et 1939 par l’architecte Pietra Lingeri et construites en 1940, les trois villas individuelles ne seront occupées qu’à partir de 1960. Jusqu’en 1999, plus de deux cents artistes belges et italiens de différentes disciplines vont s’y succéder durant les mois d’été, venant chercher l’inspiration créatrice dans ce havre de paix. La dynamique artistique est là, mais les bâtiments, faute d’entretien, se dégradent. Jusqu’à être abandonnés fin des années 1990.

Dix ans plus tard, grâce à l’appui de la Fondation Cariplo, mécène culturel, les maisons sont rénovées. "Le chantier - d’un montant de 260 000 € - a duré deux ans, ce qui est assez long, mais tout est plus compliqué sur une petite île", explique Andrea Canziani, l’architecte qui a réalisé la restauration. Par ailleurs, il y avait du boulot : les villas étaient squattées, rongées par l’humidité, leurs boiseries très abîmées, sans compter des réfections maladroites (des murs de briques en lieu et place de grandes baies ). Les résidences n’ont été "classées" que tardivement (en 1990) : en Italie, un édifice doit être âgé d’au moins 50 ans pour bénéficier d’une protection, explique l’architecte. De style rationaliste, elles présentent des lignes simples et des volumes ouverts, avec une chambre en mezzanine. Dans la pièce principale (salon-atelier) alternent les parois de briques de verre, panneaux de bois, murs peints et baies vitrées.

Il restait à aménager les maisons à moindre coût, insistait la Belgique (les Communautés, en fait). Une mission que s’est vu confier l’architecte et designer bruxellois Alain Berteau. Il a concrétisé "une sorte de sponsoring" : des designers et entreprises de design belges ont accepté d’offrir des meubles et objets, en échange d’une visibilité privilégiée lors d’un événement "design" qui se tiendra dans les villas chaque année, en avril, au moment du célèbre Salon du design de Milan situé à une heure de route. En attendant, les trois résidences se voient équipées de "classiques" du design belge, notamment des chaises de Maarten Van Severen et de Jules Wabbes, des lampes de Sylvain Willenz, mais aussi des créations signées Alain Berteau, comme ces radiateurs mobiles prenant la forme de tables basses en pierre ou de lampadaires. "Ces maisons qui datent des années 40, ont un look années 50 ou 60, présentent une sorte de modernisme tardif et brut - avec des matériaux tels que la pierre et le bois. On a cherché un mobilier qui corresponde à ce style." Dans la maison destinée aux artistes italiens, toujours vide, certains rêvent de créer des meubles dessinés - mais jamais réalisés - par l’architecte des lieux Pierto Lingeri, mais le projet est controversé

En attendant, les deux villas "belges" (l’une réservée à un artiste de la Communauté française, l’autre à un artiste de la Communauté flamande) ont donc rouvert leurs portes la semaine dernière, et reçoivent ces jours-ci leurs premiers hôtes, pour des séjours de trois semaines durant les mois de juin à septembre. "L’objectif est de favoriser l’inspiration et la créativité de nos artistes, en leur permettant de sortir de la Belgique", indique Philippe Suinen, administrateur général de Wallonie-Bruxelles International (WBI) qui finance le projet (côté francophone) en octroyant une bourse de 500 € à chaque artiste. S’il n’y a aucune obligation de "résultat", c’est-à-dire d’œuvres créées sur place, précise-t-il, la résidence est une porte ouverte vers des lieux d’exposition et autres opérateurs culturels de la région. Ainsi Anne Jones et Mireio exposent-elles actuellement quelques œuvres à la Villa Carlotta, un somptueux palais néo-classique du XVIIe situé non loin de Comacina. Ces deux artistes de la Communauté française viennent d’effectuer une "pré-résidence" sur l’île (lire ci-dessous). Elle aura permis de vérifier le caractère magique du lieu et, accessoirement de "tester" les installations, qui s’avèrent parfois plus belles que fonctionnelles Elles y ont créé et installé quelques œuvres qui s’intègrent tout en douceur dans leur environnement naturel et archéologique et, par leur symbolique, dialoguent avec l’histoire de l’île.

A l’avenir, celle-ci devrait se connecter davantage au monde extérieur. Les acteurs politiques et culturels locaux et régionaux songent à lui insuffler une dynamique nouvelle, au-delà des résidences d’artistes. L’intégration dans des circuits culturels et touristiques est une piste. La création d’un "Jardin d’Art&Nature", permanent ou temporaire, en est une autre, explique Françoise Mortier, commissaire de l’exposition "Mémoire d’île" Anne Jones/Mireio. "Ce jardin rassemblerait des œuvres d’artistes de différents pays, utilisant si possible les matériaux naturels de l’île (l’olivier, la soie, le laurier ), en tout cas s’incrivant dans le courant du Land Art" (NdlR : utilisant cadre et matériaux naturels). A côté, on peut aussi imaginer un centre de recherche documentaire sur ce mouvement." Il reste à trouver des fonds, italiens et belges, pour financer un tel projet, qui récolte d’ores et déjà l’intérêt de la Fondation Cariplo et de WBI.

Quels que soient les développements futurs, le défi sera de préserver le calme et l’isolement que viennent chercher, sur ce bout de terre verdoyant entouré d’eau et de montagnes embrumées, les artistes en résidence.