International Enquête

La France officielle a toujours rappelé aux pays des Balkans leur obligation de coopérer pleinement avec le Tribunal pénal international (TPI) de La Haye mais, dans le même temps, la DGSE, les services français, ont activement œuvré à protéger certains criminels de guerre recherchés par la juridiction internationale, notamment le général croate Ante Gotovina.

C’est ce que révèlent les carnets du général Rondot, l’ancien chef du renseignement français, qui ont été saisis par la justice et largement utilisés dans l’affaire Clearstream. Une notre confidentielle adressée le 17 mars 2005 au général Georgelin, alors chef d’état-major particulier du président Chirac, confirme également que la France avait "choisi de traiter de façon particulière le dossier Gotovina", évoquant "des raisons que ne connaît naturellement pas le procureur du TPI et qui sont couvertes par le secret défense".

La carrière d’Ante Gotovina se déroule en effet dans les deux pays, la Croatie et la France. Ce jeune Dalmate s’est engagé en 1973 dans la Légion étrangère, qu’il quitte en 1978 avec le grade de caporal-chef et un passeport français dans la poche. Ante Gotovina va rester en France : il colle des affiches pour le Front national et travaille pour des officines de sécurité liées au SAC, le "réseau de l’ombre" gaulliste dirigé par Charles Pasqua. En 1981, Gotovina franchit la ligne rouge, et cambriole un bijoutier parisien de la place Vendôme, avec un complice, son compagnon d’armes Dominique Erulin, par ailleurs fils de son ancien colonel du 2e REP. Arrêté en 1986, condamné mais rapidement libéré dans des circonstances étonnantes, Ante Gotovina séjourne en Amérique du Sud, où il aurait encadré des guérillas anticommunistes, avant de rejoindre son pays natal, en 1991, quand la guerre éclate.

La carrière militaire de l’ancien caporal de la Légion atteint vite les sommets. En quelques mois, il devient commandant des unités spéciales de l’armée croate, puis général et enfin commandant du district militaire de Split. À ce titre, il joue un rôle majeur, en août 1995, dans la reconquête croate de la Krajina, occupée par les sécessionnistes serbes.

Les exactions commises dans le cadre de l’opération "Tempête" entraînèrent son inculpation par le TPI, pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité, au printemps 2001. Pourtant, quelques semaines seulement avant que l’acte d’accusation ne soit rendu public, Ante Gotovina avait obtenu un renouvellement de son passeport français auprès de l’ambassade de Zagreb.

Dès l’été 2001, il plonge dans la clandestinité. Les notes du général Rondot confirment que la DGSE était en permanence en contact avec G", c’est-à-dire Ante Gotovina, les communications s’effectuant le plus souvent par le biais d’un autre militaire croate, le général Ante Roso, lui aussi ancien légionnaire

Dans ses notes, le général Rondot évoque dès le printemps 2003 les conditions d’une éventuelle reddition d’Ante Gotovina, suggérant d’en parler à Carla Del Ponte. Il ajoute même que Gotovina pourrait négocier sa liberté contre "K et M". K et M, ce sont bien sûr Radovan Karadžic et Ratko Mladic. Cette mention pose de sérieuses questions sans réponses : qui, selon Rondot, aurait été en mesure de fournir au TPI des informations sur les deux inculpés serbes : Ante Gotovina ou les services français ? En 2005, la traque du fugitif se fait plus intense, et les services français prennent directement en main sa cavale. Ainsi, le général Rondot, le 1er mars "opération G suit son cours", précisant que "G n’a aucun intérêt à bouger avant le 17.03". C’est à cette date que devaient s’ouvrir les négociations d’adhésion de la Croatie à l’Union européenne. Elles furent reportées, précisément en raison du manque de coopération de Zagreb avec le TPI et de la non-arrestation d’Ante Gotovina.

Le 14 mars 2005, Carla Del Ponte arrive à Paris pour une réunion houleuse avec le président Chirac et Michèle Alliot-Marie, alors ministre de la Défense. Selon les notes du général Rondot, la procureure est "indignée". Elle évoque la "protection de G par la France" et précise qu’il n’a jamais été question "d’une médiation mais d’une capture". Philippe Rondot rencontre à son tour Carla Del Ponte le 16 mars. En homme avisé, il prépare cette entrevue en notant dans ses carnets : "je n’ai pas vu G, je ne donne aucune indication sur sa localisation, on arrête la médiation".

Cette protection particulière accordée au fugitif s’explique avant tout par l’implication de la France, notamment de la DGSE, qui a joué un rôle d’intermédiaire dans les fournitures d’armes aux Croates, en violation de l’embargo des Nations Unies. Rondot note ainsi "Le général Ante Gotovina m’a fait savoir, par l’entremise du général Ante Roso [. , qu’il ne révélerait jamais les liens qui ont pu exister, à l’époque de la guerre, entre lui et nous". Toutefois, ajoute-t-il, "il existe très certainement des traces laissées par l’action de la DGSE, compte tenu de son importance et du nombre substantiel de personnels que nous avons engagés au côté des Croates dans ces circonstances particulières. Je pense, comme la DGSE, que ce soutien français pourrait être mis à jour dans le cadre d’une enquête poussée".

Les pressions de Carla Del Ponte amenèrent néanmoins Jacques Chirac à intervenir dans le dossier. Un mois plus tard, Rondot en arrive à une conclusion radicale "ne plus traiter G", c’est à dire cesser de lui accorder toute espèce de protection.

Ante Gotovina est effectivement arrêté huit mois plus tard, le 7 décembre 2005, dans un restaurant de Tenerife, aux îles Canaries. Son procès devant le TPI est sur le point de s’achever.