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Qui sème la tempête récolte l’ouragan. La Jordanie a menacé mercredi l’Etat islamique (EI) d’une riposte "ferme, terrible et forte" et promis de s’impliquer davantage dans la coalition internationale qui combat l’organisation jihadiste en Irak et en Syrie. A l’aube, le Royaume hachémite avait procédé à la pendaison de deux jihadistes condamnés à mort, en représailles à l’assassinat brutal d’un homme présenté comme le pilote de chasse jordanien capturé en décembre par Daech (l’acronyme arabe de l’EI). Amman avait annoncé la veille qu’elle vengerait son pilote, suite à la diffusion d’une vidéo du groupe jihadiste montrant le calvaire de celui-ci, brûlé vif dans une cage.

Un appel semblable a aussi émané du Caire, en provenance de l’institution Al Azhar. Celle-ci, considérée comme la plus haute autorité morale de l’islam sunnite, a vivement condamné mercredi "cet acte terroriste lâche", estimant que les bourreaux du pilote méritaient d’être "tués", voire "crucifiés". Le grand imam d’Al Azhar, Ahmed al Tayeb, dont les avis sont suivis par des millions de musulmans dans le monde, a témoigné de sa "colère". D’après lui, les actes de l’organisation jihadiste"nécessitent la punition prévue dans le Coran pour ces agresseurs corrompus qui combattent Dieu et son Prophète : la mort, la crucifixion ou l’amputation de leurs mains et de leurs pieds", précise un communiqué d’Al Azhar.

Un appel à appliquer la loi du talion

Si ces deux discours de vengeance peuvent paraître à certains à la mesure du choc provoqué par cette exécution, ils tranchent surtout avec la rhétorique habituellement policée d’Etats et d’institutions de ce gabarit.

L’appel à la vengeance lancé par la Jordanie est "vraiment un appel à l’application de la loi du talion", commente le politologue Paul Delmotte, professeur de relations internationales à l’Ihecs (Institut des hautes études en communication sociale) à Bruxelles et spécialiste du Moyen-Orient. Le recours à la loi du talion, qu’illustre l’adage "œil pour œil dent pour dent", n’est pas commun pour un Etat, du moins dans une conception occidentale du terme. "Elle n’est pas normale de la part d’un Etat comme la Jordanie, encore imprégnée de la culture britannique (l’ancienne puissance coloniale, NdlR) , si l’on s’en tient aux lois dont elle se prévaut et aussi aux références culturelles qui sont les nôtres dans les Etats occidentaux. Mais il ne faut pas sous-estimer la persistance de l’héritage culturel traditionnel de cet Etat", encore marqué par les mentalités tribales.

De plus, le choc produit par cette mise en scène macabre confronte directement la population jordanienne à l’horreur dont est capable Daech. "C’est la première fois que les Jordaniens prennent conscience du fait qu’ils sont en état de guerre", estime Mohamed Abou Remmane, du Centre d’études stratégiques à l’université de Jordanie, cité par l’AFP. D’après lui, cette scène atroce ne peut qu’"inciter encore plus les Jordaniens à se ranger derrière leur armée et leurs dirigeants". Une indignation qui est partagée à travers tout le Moyen-Orient.

Le retour au livre

Le fait pour Al Azhar de se référer aux châtiments du Coran peut paraître cruel de la part d’une autorité morale ayant un tel rayonnement. "Cette véhémence est à la mesure du crime commis", souligne Paul Delmotte. "Cela nous semble choquant de notre point de vue d’Occidental. L’essentiel est qu’il y ait dénonciation."

Cette volonté d’Al Azhar de citer le Coran pour préciser les châtiments que mériteraient, selon cette institution, les jihadistes permet de revenir dans le cadre du livre. Le feu, auquel les bourreaux ont eu recours, est "un châtiment qui ne relève pas du Coran", note encore M. Delmotte. "Il relève d’une volonté de terroriser avec une brutalité exceptionnelle."

Des dignitaires musulmans ont d’ailleurs condamné mercredi cet usage du feu par les jihadistes, soulignant que celui-ci est proscrit par l’islam, quels que soient les motifs.

Le nouveau roi d’Arabie saoudite, Salmane ben Abdelaziz al Saoud, dont le pays participe lui aussi à la coalition anti-Daech, a fustigé un acte "contraire à l’islam et à toutes les valeurs de l’humanité". Dans un télégramme de condoléances envoyé au roi Abdallah II de Jordanie, le roi Salmane a condamné avec force ce qu’il qualifie de "crime odieux".


L’ultraviolence de Daech est aussi un signe de faiblesse

Pour plusieurs experts en contre-terrorisme, le recours à une violence extrême, théâtralisée, par l’Etat islamique (EI), ou Daech en arabe, révèle aussi sa faiblesse actuelle.

Car, si le groupe terroriste met en scène la mort atroce d’un pilote jordanien, en utilisant les réseaux sociaux pour maximaliser son audience, il n’est pas capable pour le moment de révéler au grand public les dommages que ses soldats endurent.

"Les frappes aériennes ont infligé à l’EI un double coup, dans le sens qu’ils perdent leurs combattants qu’on ne voit pas combattre ou mourir, privant le groupe de la théâtralité dont il a besoin", analyse le "Soufan Group". "Leurs combattants meurent et meurent loin des caméras."

Le groupe doit se mordre les doigts d’avoir fait fuir les médias, d’avoir décapité plusieurs journalistes et de n’avoir présenté ses combattants que sous l’angle d’une propagande bienheureuse, destinée à recruter massivement des candidats au jihad.

Les frappes aériennes continuent. Volontairement, les informations sont rares. Une douzaine de nations, regroupées dans l’opération "Inherent Resolve", ont dépêché leurs avions de combat qui combattent soit en Irak, soit en Syrie.

Par mesure de sécurité, plusieurs pays ont décidé de ne pas rendre publiques leurs opérations. Les Emirats ont ainsi suspendu leurs opérations dans le plus grand secret en décembre, après la capture du pilote jordanien. Mais le Centcom, le commandement américain, rend compte des frappes au jour le jour.

Une guerre d’usure

Entre le 2 février à 8h du matin jusqu’au 3 février à la même heure, cinq frappes ont eu lieu en Syrie et neuf en Irak. Selon le Centcom, ce sont des véhicules, des immeubles, des "unités tactiques" et des plates-formes de forage pétrolier mobiles de l’EI qui ont été ciblés.

La coalition mène une guerre d’usure, méthodique, mais sans ampleur, pour diminuer la capacité au combat des jihadistes et couper leurs sources de revenus.

Avec des résultats, selon l’armée américaine. "Ils sont plus défensifs, inquiets de leurs lignes de communication et d’approvisionnement. Et je peux vous dire que le pétrole n’est plus la source principale de leurs revenus", a indiqué mardi soir, sans élaborer, le porte-parole du Pentagone, John Kirby.

On ne parle pas non plus des combats au sol, menés par l’armée irakienne et par les peshmergas kurdes. La première, encore peu fiable, est au centre d’un programme de formation géré par l’armée américaine. Les seconds ont perdu en Irak un millier de combattants depuis juin 2014. La coalition intervient en soutien de leurs opérations.

Daech ne fait ni le bilan, ni le décompte de ses dommages et victoires (hormis dans un rapport annuel). Mais il met en scène la violence dans le but de terroriser les combattants. Des soldats kurdes ont été décapités, des tribus rebelles décimées et le pilote jordanien est passé sur un bûcher, "une réponse au feu du ciel que représente le F-16", relève Thomas Pierret, spécialiste belge de l’islam contemporain.


La Jordanie contrainte de plonger au cœur du conflit

Officieusement, depuis ce mercredi matin, la Jordanie est entrée en guerre ouverte avec Daech. Dans la réalité, Amman est dans le collimateur des jihadistes depuis la création du mouvement.

Tous les spécialistes de la région s’accordent à dire que de nombreuses cellules dormantes de Daech existent dans ce petit pays où les jihadistes comptent aussi un important réseau de sympathisants. De nombreux Jordaniens ont d’ailleurs rejoint ses rangs.

Par ailleurs, le fondateur de l’Al Qaïda en Mésopotamie, Abou Moussab al-Zarqaoui, tué dans un bombardement américain en 2006, était jordanien.

Autre élément qui démontre clairement que la Jordanie est au cœur de la cible de Daech (l’ex-Etat islamique en Irak et au Levant), c’est que l’ensemble territorial que recouvre le terme Levant et que revendique Daech inclut le Royaume hachémite.

Pour les jihadistes, la question ne se pose même pas, la Jordanie fait entièrement partie de leur califat.

La prisonnière irakienne : un prétexte

Pour parvenir à atteindre leur but, il "suffit" de renverser la monarchie en place, jugée par ailleurs mécréante. Une nouvelle guerre à mener pour les jihadistes qui se justifiait déjà par le fait que la Jordanie fait partie de la coalition internationale contre Daech et que c’est de ses bases que partent de nombreuses attaques aériennes qui causent de plus en plus de dégâts dans ses rangs.

La mort ultra-violente et ultra-choquante du pilote jordanien et la réplique immédiate d’Amman n’ont fait qu’aviver une tension qui était déjà maximale.

Il ne fait aucun doute que Daech se moquait éperdument de la jihadiste irakienne dont elle exigeait la libération. Il s’agissait de gagner du temps et de démontrer, alors que le pilote était visiblement déjà mort, que la Jordanie refusait de collaborer, ce qui pouvait ébranler la stabilité du pouvoir en place.

Finalement, dans un scénario presque évident, quelques heures après l’annonce de l’assassinat du pilote, Amman a répliqué en exécutant deux prisonniers condamnés à mort.

Aujourd’hui, et en phase complète avec sa stratégie, Daech peut brandir l’exécution de Sajida Al-Rishawi comme un nouveau prétexte pour des représailles contre le Royaume.

Il faut donc, dans cette logique, s’attendre à des attentats dans les prochains jours. La stratégie des jihadistes est toujours la même : ils provoquent pour provoquer une riposte. Une fois que celle-ci se produit, ils peuvent justifier une escalade de la violence.

L’organisation d’Abou Bakr al-Baghdadi voulait franchir un nouveau palier pour provoquer et pour terroriser ceux qui osent participer à la coalition et en particulier les pays arabes.

100 pièces d’or de récompense

Dans l’insoutenable vidéo de plus de vingt minutes qui montre la mort de Maaz al-Kassasbeh, le pilote jordanien, Daech a également donné les photos et les adresses d’autres pilotes jordaniens. La vidéo se termine par la promesse d’une récompense de "100 pièces en or" pour chaque assassinat.

Ce qui démontre une fois de plus que l’organisation dispose de relais évidents dans le royaume, comme le montraient déjà les attentats perpétrés à Amman en 2005.

La mort par le feu du pilote a par ailleurs suscité un "débat" théologique même dans les milieux radicaux jordaniens. Ici, c’est moins le supplice que sa mise en scène qui a choqué. En provoquant ce malaise, Daech pourrait renforcer le soutien, jusqu’ici très minime, de la population à la coalition internationale.

Le religieux Abou Sayyaf, qui a passé près de dix ans en prison pour ses activités jihadistes, l’a reconnu à l’agence Reuters : "Si l’Etat islamique déclare que Maaz al-Kassasbeh nous a bombardés, brûlés et tués et que nous le punissons de la même manière, nous disons OK… mais pourquoi avoir tourné une vidéo aussi choquante ? Cette façon d’agir a retourné l’opinion de la société contre nous".