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Voici le carnet de route de Christophe Lamfalussy, envoyé spécial de "La Libre Belgique" en Irak.


En vingt-cinq ans de reportages, de guerres et de crises internationales, je ne me souviens pas avoir vu des regards aussi vides que celui des Yézidis qui affluent aujourd'hui dans le Kurdistan irakien, logeant sous les arbres, le long des routes, dans des camps de toile ou des immeubles abandonnés. C'est le regard des hommes qui m'a le plus frappé – un regard fixe, si transparent que l'on croit entrer dans l'âme de celui qu'on regarde. Voilà pourquoi, pour la première fois, je me suis permis dans un article (article abonné) de parler d'âmes brisées.

Je le confesse : j'ignorais qui étaient les Yézidis avant d'aller à leur rencontre. J'ai trouvé un peuple persécuté pour ce qu'il est, dans la plus grande négation de l'humanité et du droit à tous de vivre sur cette planète. J'ai vu des enfants tétanisés, immobiles, endormis sur des paillasses, le regard aussi vide. J'ai vu des femmes pleurer à toute heure de la journée. Chaque sourire arraché à ces Yézidis était pour nous comme une victoire sur la barbarie.

Ce qui m'amène à ceux qui les ont chassés de leur vallée de Sinjar.

Ce qui me frappe dans l'Etat islamique, ce n'est pas la brutalité, mais l'extrême organisation de ce groupe dont on dit qu'il draîne près de 30 000 recrues, en grande majorité originaires d'Irak et des pays musulmans. Daech n'est pas un groupe terroriste, mais un Etat en construction. La brutalité renvoie à Tamerlan et aux califes du temps passé, mais l'organisation rappelle le fascisme.


La percée des jihadistes a été si bien préparée que ceux-ci disposent sur ordinateurs de listes des habitants dont ils contrôlent l'identité. A la recherche de vierges, promises au mariage forcé et à l'esclavage, ils dépêchent des docteurs pour examiner les femmes yézidis qu'ils détiennent en otage. A Al-Raqqa, leur quartier-général en Syrie, ils ont instauré une police des mœurs intimant aux femmes de se couvrir parfaitement la tête et aux hommes de renoncer à la musique occidentale.

Ils sont aussi prosélytes, entraînés dans leur quête d'un islam purifié et régénéré. Daech a laissé partir des chrétiens de Qaraqosh ayant simulé une conversion à l'islam. Les hommes pris en otage sont obligés de suivre des prières musulmanes. Comme si on pouvait convertir ceux dont on a tué les proches. Cette proximité de la conviction et de l'hyperviolence est un signe d'une idéologie totalitaire.

Enfin, certains jihadistes semblent mus par un esprit de lucre et de consumérisme. Comment, sinon, expliquer que les ravisseurs du journaliste américain James Foley aient d'abord pensé à monnayer sa libération auprès de ses parents avant de le décapiter lâchement?

Les Yézidis sont victimes de tout cela. Mais ils ne sont pas les seuls. Chiites, chrétiens, agnostiques, kurdes, sabéens, turcormans tous fuient ce “paradis islamique”, cet Etat radical sunnite qui n'est qu'un enfer pour les autres. L'Irak offre aujourd'hui le spectacle effrayant d'un pays divisé, communautarisé, où chacun prend les armes pour se défendre. Il n'est pas sûr que le peuple irakien puisse se ressaisir seul et reconstruire une identité nationale sans un fort soutien international. Mais, dans l'immédiat, portons secours aux Yézidis, minorité parmi les minorités.