Des monnaies alternatives pour nous sortir de la crise

Sabine Verhest Publié le - Mis à jour le

International

Bernard Lietaer a ce qu’on appelle un parcours atypique. Ce spécialiste des questions monétaires a enseigné la finance internationale, notamment à Louvain-la-Neuve; il a travaillé à la Banque nationale de Belgique, où il a participé à la création de l’écu; il a été sacré meilleur trader au monde par "Business Week" lorsqu’il dirigeait un fonds d’investissements. Mais Bernard Lietaer vient aussi de publier un nouveau livre, avec Christian Arnsperger, Sally Goerner et Stefan Brunnhuber, intitulé "Halte à la toute-puissance des banques ! Pour un système monétaire durable" (Odile Jacob). Il pose un regard éclairé sur la crise européenne et propose des moyens d’en sortir, notamment en développant des monnaies complémentaires.

Comment un des architectes de l’ancêtre de l’euro en vient-il à plaider pour des monnaies complémentaires ?

L’euro est nécessaire, mais il n’est qu’une partie de ce qui est nécessaire. On ne m’a pas laissé aller plus loin à l’époque. Entre 1970 et 2010, on dénombre 425 crises systémiques, dont 72 crises de la dette souveraine. Je savais qu’il y avait un problème monétaire systémique, et j’avais accepté le job à la Banque nationale parce que je pensais que c’était le meilleur endroit pour le résoudre. Mais le secrétaire général de la Banque des règlements internationaux à Bâle m’a dit un jour : "La BRI, les banques centrales, le FMI, la Banque mondiale n’existent que pour une raison : maintenir le système comme il est, et non l’améliorer." J’ai démissionné.

Le sommet européen de la semaine dernière devait approfondir l’Union économique et monétaire afin d’éviter d’autres crises (en vain), qu’en pensez-vous ?

Les chefs d’Etat et de gouvernement sont en train de sauver le statu quo du système en sacrifiant tout le reste, y compris les gouvernements eux-mêmes. Ils vont tomber comme les feuilles en automne ! Penser que le choc de 2007 sera résolu demain est une blague. J’estime qu’on en a encore pour une décennie. Ils sont en train de jouer avec le feu : le fascisme est sorti d’une crise monétaire. Ils poursuivent dans la même illusion qu’il faut tout faire avec une seule monnaie, créée par les banques auxquelles on a donné le monopole il y a 300 ans. Or, le problème est systémique - je me demande pourquoi ils n’y pensent pas ! Tant que nous resterons dans un système avec une seule monnaie, il sera instable.

Les initiatives de monnaies complémentaires qui fleurissent ici et là permettraient-elles de remédier au problème ?

Plus de 90 % de ces systèmes sont locaux. J’y suis favorable. Je les compare aux veines capillaires : elles vous donnent des couleurs et maintiennent votre chaleur mais, si vous avez une crise cardiaque, elles ne vont pas vous sauver. Il faut un écosystème monétaire, avec des systèmes de commerce interentreprises, comme le C3 (qui fonctionne au Brésil, NdlR), et des systèmes qui permettent aux villes de financer des activités civiques sans grever leur budget, comme les Civics. La flexibilité mise ainsi en place permettra de s’adapter, même en cas de crash bancaire.

En quoi consiste le système business-to-business que vous prônez ?

Il peut fonctionner comme le WIR, une monnaie qui existe depuis 1934 en Suisse et qui permet de faciliter les échanges économiques. Dans le système du WIR, il y a une contrainte (qui peut être résolue) : on ne peut le dépenser que parmi les 65 000 entreprises qui font partie du réseau; il est donc moins liquide que le franc suisse. La fameuse stabilité économique suisse a beaucoup à voir avec cette monnaie dont personne ne parle et qui est contre-cyclique : en période de récession, davantage d’échanges se font en WIR; en période de boom, le volume des WIR se contracte spontanément. C’est ce qu’essaient de faire les banques centrales sans y parvenir.

Il faudrait donc un WIR en Grèce, selon vous ?

Un WIR qui soit convertible, c’est-à-dire un C3. Le gouvernement pourrait l’accepter pour le paiement des taxes, ce qui serait le meilleur moyen pour activer et généraliser le système. Je trouve extraordinaire que tout le débat autour de la Grèce consiste à la voir 100 % dans l’euro ou 100 % en dehors. Pourquoi les Grecs ne pourraient-ils pas vivre avec l’euro, pour le tourisme par exemple, et une néo-drachme à côté ? Quel est le problème ? Il est mental !

Avez-vous eu des contacts avec Herman Van Rompuy ou José Manuel Barroso ?

J’en ai eu avec l’équipe de M. Barroso, le jour après sa déclaration dans laquelle il disait que la chose la plus importante pour l’Europe, c’était l’emploi, et la chose la plus importante pour l’emploi, c’étaient les PME. Je suis venu avec l’idée du C3 et l’on m’a répondu que je devais demander la permission des banques centrales. Mais la fonction des banques centrales est précisément de maintenir le monopole !

Que pensez-vous de l’option de l’austérité prise par l’Union pour sortir de la crise ?

C’est le résultat logique de la volonté de rester dans un système avec une seule monnaie. Or, la solution de relance keynésienne classique demande aux Etats de s’endetter davantage. Il faut tout prendre en compte. Le Civic que je propose permet de faire une relance keynésienne par la base plutôt que par le sommet, et sans dette. Il faudrait donc commencer par tolérer, voire encourager, ce genre de projets à une échelle plus grande que ce qui existe actuellement. Mais les gouvernements ont peur des banques, ils sont prisonniers des lobbies.

Vous voyez la fin de la crise d’ici à dix ans. On finira donc bien par en sortir malgré tout…

On est aussi sorti de la Seconde Guerre mondiale. Avec quelques millions de morts. Le plus grand défi qui nous attend n’est pas le terrorisme, mais le changement climatique et le vieillissement de la population qu’on doit financer. Il est temps de dire la vérité : on est en train d’aller droit dans le mur et, derrière ce mur, il y a encore un mur. Je crains que la crise de 2007-2008 n’ait pas été suffisante. On ne s’est pas réveillé. Donc il y a aura une autre crise.

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