International Deux jeunes yézidies honorées par l’Europe

Lamiya Aji Bachar, 18 ans, et Nadia Mourad, 23 ans, deux jeunes yézidies d’Irak, ont reçu, mardi à Strasbourg, le prix Sakharov du Parlement européen. Toutes deux sont devenues des porte-parole de la minorité kurdophone persécutée par les djihadistes de l’Etat islamique. Après avoir été forcées à l’esclavage sexuel, elles ont réussi à s’enfuir et témoignent du calvaire de leur communauté. "Je vous demande instamment de nous promettre que jamais plus vous ne laisserez faire de telles choses, que ces criminels seront poursuivis et répondront de leurs actes", a lancé Lamiya Aji Bachar aux eurodéputés. "Il ne fait aucun doute que Daech a commis un génocide de masse", a insisté Nadia Mourad. "Daech souhaitait prendre notre honneur, mais ils ont perdu leur honneur et vous, vous nous avez rendu cet honneur."


L’œuvre de Sakharov dans le collimateur

Pendant que le Parlement européen récompense Nadia Mourad et Lamiya Aji Bachar de son prix Sakharov pour la liberté de pensée, l’ONG créée par l’ancien dissident soviétique, elle, est engagée dans un éprouvant bras de fer contre les autorités russes. Memorial International, lauréate du prix Sakharov en 2009, a été condamnée le 7 décembre, par un tribunal moscovite, à 300 000 roubles d’amende (près de 4 400 euros) pour avoir, selon la justice, exercé une activité non conforme à son statut d’"agent de l’étranger".

Une loi expressément floue

A l’époque stalinienne, cette étiquette était accolée aux "ennemis du peuple"; dans les années 70 et 80, elle qualifiait les dissidents accusés d’être à la solde de l’Occident. Aujourd’hui, elle est de retour "et, comme auparavant, elle est utilisée à des fins politiques", ont réagi les responsables de l’organisation peu après le verdict. "Nous sommes très impliqués dans l’investigation de l’héritage soviétique, l’histoire de la répression et nous ne voulons pas être considérés comme une sorte d’espion. C’est tout à fait inacceptable", nous explique Dmitry Kokorin, qui travaille pour Memorial.

Le Parlement russe avait voté, en 2012, une loi obligeant les ONG bénéficiant d’un financement international et exerçant une "activité politique" , de s’enregistrer en tant qu’"agent de l’étranger" et de s’afficher comme tel dans toute communication ou activité publiques. Ce qui s’apparente à une véritable mise au ban. Le but est d’entraver les activités sous couvert de légalité, y compris à travers les financements. Car bénéficier de fonds étrangers permet aussi de travailler "sans devoir faire preuve de loyauté active envers les autorités" russes, indique M. Kokorin.

Devant le peu d’empressement des organisations à obtempérer, les autorités se sont mises à, elles-mêmes, les enregistrer sur une liste, au demeurant très éclectique. On y trouve aussi bien un club de photographes d’Omsk et une association d’amis des forêts de Sibérie que des piliers de la société civile indépendante russe, comme l’organisation de lutte contre la fraude électorale Golos et l’institut d’études sociologiques Levada.

Le ministère russe de la Justice est tombé sur l’organisation de feu Andreï Sakharov le 4 octobre dernier, listant les raisons pour lesquelles Memorial International était bien un agent de l’étranger. L’ONG du prix Nobel de la paix ose critiquer des lois, parler d’"agression" de la Russie contre l’Ukraine, évoquer la responsabilité de l’Etat dans l’assassinat de l’opposant Boris Nemtsov. Elle s’adonne donc à une activité politique. "Personnellement, je pense ce que toutes ces prises de position étaient naturelles et nécessaires étant donné notre mission et notre positionnement moral", estime Dmitry Kokorin. "Le rôle des ONG est d’influencer l’opinion publique et de formuler des alternatives aux politiques. La définition de l’activité politique est tellement large dans la loi de 2012 qu’elle peut tout couvrir. Cette législation est un grand instrument de la dérive vers l’autoritarisme de la Russie."

Memorial International a fait appel de la décision ministérielle, l’audience est prévue vendredi prochain, mais cela n’a pas empêché une Cour de la condamner sans attendre, mercredi dernier. "Cela semble particulièrement étrange", fait savoir l’ONG. "Nous allons faire appel contre cette décision aussi mais avec très peu d’espoir de changer quelque chose", ajoute Dmitry Kokorin. Aussi, lorsque les recours auront été épuisés, elle devra décider si elle continue à travailler ou si elle suspend, comme d’autres, ses activités. "Je ne pense pas que nous mettrons fin à notre organisation, nous essayerons de poursuivre notre travail d’une manière ou d’une autre", veut croire le directeur.

Un travail de mémoire

Memorial, qui se consacre à l’étude des répressions de l’époque soviétique et à la défense des droits de l’homme dans l’ex-URSS, s’est donné pour mission de faire en sorte que "la société n’oublie pas les violations des droits humains cruelles et massives commises par le passé dans notre pays, et n’ignore pas celles qui se produisent actuellement".

Le 29 octobre, elle a organisé, dans un parc situé en face du bâtiment des services secrets, une manifestation rendant hommage aux victimes de la terreur stalinienne qui a fait 20 millions de morts : tout au long de la journée ont été égrenés les noms de personnes fusillées à Moscou dans les années 1937 et 1938. Le mois dernier, Memorial a publié une nouvelle base de données sur les employés de la police politique, le NKVD, des années 30 et 40. Et mardi, elle a inauguré une plaque commémorative sur le lieu d’un des premiers camps de travail créés par les bolcheviques en plein cœur de la capitale. Tout cela alors que l’évocation des répressions de l’époque soviétique est de plus en plus considérée comme une attitude non patriotique dans la Russie d’aujourd’hui, où l’on observe une réhabilitation rampante de Staline.

Or, "nous devons comprendre notre histoire pour construire une société sûre d’elle", estime Dmitry Kokorin. "Il faut étudier ce qu’il s’est passé, voir quels sont nos traumatismes, trouver comment en parler avec les gens. C’est ce que nous essayons de faire, c’est important pour permettre à la Russie de devenir un pays normal et aux Russes de l’aimer."