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ENTRETIEN

Didier Donfut n'est pas à proprement parler une célébrité politique. Ni même un spécialiste des affaires européennes. Avant de prendre ses quartiers aux Petits Carmes, il a été bourgmestre, député wallon, tête de liste socialiste aux élections régionales à Mons. Mais l'homme a dit «oui» quand on lui a proposé le poste de secrétaire d'Etat aux affaires européennes, «parce que j'ai confiance en Elio». Une manière pour le PS de mettre un pied dans la politique internationale, aux mains des libéraux depuis 1999, et d'y défendre ses idées.

Comme gère-t-on la montée au fédéral, et aux affaires européennes, quand on n'a pas le profil?

En plongeant dans la matière. J'irai aussi voir des collègues européens pour partager nos sentiments sur différents dossiers. Mon parcours n'est pas dessiné préalablement, mais les affaires européennes couvrent des domaines sur lesquels je travaillais, comme l'environnement, l'énergie, les marchés publics. Mon expérience de praticien de terrain m'aidera.

Quel est votre dossier prioritaire?

Avec Karel De Gucht et Elio Di Rupo, nous essayerons de hiérarchiser le travail, et le gouvernement fédéral aura l'occasion de se prononcer sur ses priorités.

Vous citez souvent Di Rupo, c'est lui votre véritable chef?

Elio, c'est le moteur. C'est le chef d'orchestre, il incite au débat, à la réflexion. Et, dans les matières qui me concernent, il ne réfléchit pas à l'évolution de la société en partant de Mons. Un homme comme lui ne peut trouver sa pleine dimension que dans un environnement international. On a besoin de beaucoup de Di Rupo en Europe. Il a devant lui encore des perspectives politiques belges importantes - les communales en 2006, les législatives en 2007 - mais après il trouvera à s'épanouir dans des postes à haute responsabilité dans la construction européenne.

Pourquoi ne peut-on pas envisager un partenariat approfondi avec la Turquie plutôt qu'une adhésion à l'Union?

La diversité européenne constitue un élément de stabilité, de richesse et d'épanouissement. Se priver de la Turquie, qui a sa place sur l'échiquier international, qui a un rôle économique à jouer et qui embrasse deux mondes culturels, constituerait une erreur stratégique grave. L'Union, en tant que communauté de valeurs, doit aussi se tourner vers les pays méditerranéens, et le Maroc en particulier, même si l'on déborde de la géographie historique européenne.

Mais comment espérez-vous bâtir une Europe puissante sans en établir les frontières?

Comme dans tout domaine d'exploration humaine - que ce soit la science ou l'art - il faut toujours reculer les frontières. La chose qui pourrait remettre en cause leur adhésion est que la Turquie ou les pays du Maghreb puissent entrer dans une autre communauté de valeurs tout aussi intéressante humainement. J'aspire à ce que l'Union africaine se construise, avec des règles de développement, de bien-être, d'éducation et de culture. Si elle peut attirer le Maghreb dans ce contexte, je dirai magnifique! Mais tant que rien ne se construira, l'Union européenne continuera à avancer.

N'est-il pas temps et juste pour le Hainaut de céder sa place de bénéficiaire des aides européennes (aux régions les plus défavorisées) à des régions qui en ont plus besoin, en particulier en Europe centrale et orientale?

Il est essentiel de soutenir la remise à niveau socio-économique des pays qui nous ont rejoints. Mais l'esprit européen va en faveur d'une cohésion globale. Les aides au Hainaut ont un effet macroéconomique intéressant. Il est important de poursuivre cette dynamique. Une confiance a été retrouvée dans le Hainaut et, symboliquement, il faut faire attention à ne pas la casser.

La ratification de la constitution européenne constitue un enjeu important. La matière n'est-elle pas trop compliquée pour être soumise à la population?

La complexité crée un sentiment de rejet. Nous devrons mener une campagne d'information, qui fasse ressortir des choses concrètes que fait l'Europe. Les gens ne mesurent pas assez que les politiques européennes agissent sur leur quotidien. Il ne faut pas traîner. Si l'on veut aider à la ratification de la constitution, faisons en sorte qu'un pays comme le nôtre puisse rapidement le faire. Et si l'on décide de la ratifier par le biais du Parlement, ce n'est pas un problème pour nos concitoyens. Le tout est que l'information soit donnée en parallèle à l'ensemble de l'opinion.

Elio Di Rupo a dit durant la campagne électorale qu'il ne ratifierait pas une constitution en recul par rapport au projet de la Convention. Elle l'est. N'êtes-vous pas dès lors en porte-à-faux?

Sa prise de position était une manière de mettre la pression. Il est clair que nous allons jouer le jeu. On s'est battu pour que la constitution soit plus ambitieuse. Elle n'est pas à la hauteur de nos aspirations de départ, mais il y aura encore des périodes de réflexion et de construction.

© La Libre Belgique 2004