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Ce matin, je me suis levé et j’ai appris par l’agence Belga que j’étais sous protection Mais de quelle manière, je ne le sais pas" Dogan Özgüden, 72 ans, a appris par la presse vendredi que le Centre de crise avait décidé de le placer sous protection après une campagne de lynchage émanant d’ultranationalistes turcs.

La décision a été confirmée sans détails jeudi par le ministère de l’Intérieur, après une question du sénateur Josy Dubié.

Inculpé et primé

Réfugié politique en Belgique en 1973, après avoir fui la Turquie lors du coup d’Etat militaire de 1971, le Belge Özgüden est fondateur et animateur du site Internet "Info-Türk".

De gauche, ancien membre du parti ouvrier turc, il ne ménage pas ses critiques contre des violations des droits de l’homme en Turquie et se range toujours aux côtés des minorités kurde, assyrienne, arménienne de son pays natal. Ses prises de position lui ont valu de nombreuses inculpations en Turquie et le prix de l’Association des Journalistes de Turquie, en 2007. Une procédure judiciaire est encore en cours pour un article, publié en Turquie, où il a accusé l’armée d’avoir assassiné trois leaders étudiants en 1971.

C’est pourtant la critique de propos tenus lors d’une cérémonie à l’ambassade de Turquie à Bruxelles, le 10novembre dernier, qui lui vaut des menaces voilées et qui l’ont amené à déposer plainte dans les mains du procureur du Roi à Bruxelles.

Lors de cette cérémonie en hommage à Atatürk, le ministre turc de la Défense Vecdi Gönül (AKP) a fait l’éloge de la déportation des Grecs et Arméniens de Turquie, comme un élément de cohésion nationale, tandis que l’ambassadeur, Fuat Tanlay, a récité un poème jugé "haineux" par Dogan Özgüden.

Les propos du ministre de la Défense ont fait scandale en Turquie. Mais le cas du poème est plus contestable. Signé par Arif Nihat Asya, il est appris par tous les écoliers en Turquie. Le vers récité par l’ambassadeur dit ceci: "Je creuserai la tombe de ceux qui ne te regardent pas avec mes yeux. Je ruinerai le nid de l’oiseau qui vole sans te saluer".

Les commentaires indignés d’Özgüden lui ont valu des menaces de Turcs qui lui reprochent d’être un ennemi de la patrie.

Le point sensible est le combat de Özgüden pour la reconnaissance du génocide arménien.

"Je suis né en Turquie mais je suis de nulle part, étant le fils d’un cheminot", nous dit-il. "Gamin, je jouais avec des enfants sans me soucier des origines. La Turquie a une dette importante à payer aux anciens habitants de l’Anatolie - des Grecs, Arméniens, Assyriens, Juifs qui ont dû fuir. Il faut reconnaître cette réalité. L’Etat turc a un devoir".

L’Ambassadeur réagit

L’ambassadeur de Turquie en Belgique, Fuat Tanlay, réplique que le poème cité fait partie du patrimoine. "Ce poème exalte de façon poétique l’amour et le respect du drapeau national. Il n’a pas de connotation guerrière", nous a-t-il dit vendredi. "Il y a tant d’autres exemples. Vous avez lu la Marseillaise?", a-t-il ajouté.

L’ambassadeur affirme aussi que "M.Özgüden critique régulièrement les gouvernements et l’ambassade de Turquie depuis très longtemps. Il exprime des vues très minoritaires au sein de la communauté turque. Je n’ai jamais ressenti le besoin d’y répondre, ni me suis senti gêné par ces vues". Fuat Tanlay souligne aussi que l’ambassade est étrangère aux sites internet turcophones en Belgique qu’elle ne subventionne pas. Et "si M.Özguden est menacé, je le deviens aussi, par le fait de cette campagne", conclut-il.