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D’après la Maison Blanche, James Comey paie sa mauvaise gestion de l’affaire des emails d’Hillary Clinton. Les démocrates n’y croient pas et dénoncent une volonté d’étouffer l’enquête du FBI sur une possible collusion entre la Russie et l’entourage de Donald Trump.

La nouvelle a fait l’effet d’une bombe. Dans une lettre rendue publique par la Maison Blanche, Donald Trump a informé mardi soir James Comey qu’il mettait fin “avec effet immédiat” à ses fonctions de directeur du FBI. Officiellement, le président américain n’a fait que suivre les recommandations du ministre de la Justice et de son adjoint. “Je suis d’accord avec l’analyse du ministère de la Justice selon lequel vous n’êtes pas capable de diriger de manière efficace le Bureau”, écrit ainsi le milliardaire.

Un mémo de plusieurs pages, rédigé par le ministre adjoint de la Justice, Rod Rosenstein, accompagne le courrier du président et justifie cette décision. Raison invoquée : la mauvaise gestion par James Comey, au cours de la campagne électorale, du dossier sensible des emails d’Hillary Clinton. Après avoir quasiment classé l’affaire début juillet, le directeur du FBI l’avait dramatiquement relancé une dizaine de jours avant le scrutin, suscitant à l’époque de vives critiques du camp Clinton et les félicitations de Donald Trump.

A la télévision

Six mois plus tard, le ton dans l’entourage du milliardaire a bien changé. En substance, la Maison Blanche reproche désormais à James Comey d’avoir mal traité Hillary Clinton en dévoilant à la presse trop de détails sur l’enquête. “Je ne peux pas défendre la gestion par le directeur de la conclusion de l’enquête sur les emails de la secrétaire Clinton”, écrit Rod Rosenstein. Ironie de l’histoire : les détails en question, présentés par James Comey, ont été à l’époque massivement utilisés par Donald Trump pour affaiblir sa rivale démocrate. Laquelle estime d’ailleurs que sans l’intervention tardive du directeur du FBI, elle aurait remporté l’élection.

Tombée peu avant 18 heures, mardi soir, la décision du limogeage de James Comey a pris tout le monde par surprise. A commencer par le principal intéressé, qui se trouvait à Los Angeles. Selon les médias américains, Comey, 56 ans, était en train de s’exprimer devant des agents de l’antenne locale du FBI lorsque la nouvelle de son limogeage est apparue sur les écrans de la télévision.

“Une grave erreur”

Au-delà de la méthode, qui dénote à la fois une certaine précipitation et un mépris à peine voilé pour le patron de la police fédérale, cette décision soulève des questions et des inquiétudes légitimes. Car James Comey dirigeait l’enquête sur les soupçons d’ingérence de Moscou dans la campagne présidentielle de 2016 et de collusion entre des officiels russes et certains membres de l’équipe Trump. De nombreux démocrates ont aussitôt accusé le président républicain de chercher à étouffer l’enquête sur la Russie.

Monsieur le Président, avec tout le respect que je vous dois, vous faites une grave erreur”, a martelé le chef des démocrates au Sénat, Chuck Schumer. Lors d’une brève conférence de presse au Capitole, le sénateur de New York a appelé à la nomination d’un procureur indépendant pour diriger l’enquête russe. “Trump limogeant Comey. Cela montre à quel point cette administration a peur de l’enquête sur la Russie”, a réagi Tim Kaine, ancien colistier d’Hillary Clinton. “La décision prise aujourd’hui par le président Trump anéantit toute apparence d’enquête indépendante sur les tentatives de la Russie d’influencer notre élection et met notre pays au bord de la crise constitutionnelle”, a déclaré de son côté le député du Michigan John Conyers, membre de la commission judiciaire de la Chambre.

“Nixonien”

Signe du choc suscité par la décision de Donald Trump, certains élus démocrates n’ont pas hésité à la comparer à celle de Richard Nixon qui, en 1973, avait limogé un procureur spécial chargé de l’enquête sur le scandale du Watergate. “Ce n’est rien de moins que nixonien”, a déclaré le sénateur démocrate Patrick Leahy. “La dernière fois qu’un limogeage présidentiel a soulevé tant de questions, l’Amérique était en pleine crise du Watergate”, a ajouté son collègue du New Jersey, Cory Booker.

Sur les réseaux sociaux et les plateaux de télévision, de nombreux journalistes et commentateurs affichaient leur incrédulité face à ce limogeage. “Triste pour ce pays que toute décision du ministère de la Justice et du FBI sera désormais entourée de suspicion. C’est un coup de marteau porté à l’intégrité de notre système”, a regretté sur Twitter David Axelrod, ancien conseiller de Barack Obama. De leur côté, et en l’absence de prise de parole de Donald Trump, certains de ses proches tentaient de justifier à la fois sa décision et le timing. Sur CNN, la conseillère du président, Kellyanne Conway, a catégoriquement rejeté les accusations d’entrave à l’enquête russe. “La décision du président est totalement censée car il a perdu confiance dans le directeur du FBI et suivi la recommandation de Rod Rosenstein”, a-t-elle martelé. Pour justifier le calendrier, elle a souligné que Rosenstein n’avait été confirmé à son poste par le Sénat qu’il y a deux semaines et qu’il avait aussitôt entamé une révision des méthodes de James Comey.

Commission spéciale

La rhétorique de la Maison Blanche, toutefois, peine à convaincre, y compris dans le camp républicain. L’influent sénateur Richard Burr, président de la puissante commission du Renseignement du Sénat, qui mène sa propre enquête sur les soupçons d’ingérence, s’est dit “troublé par le timing et le raisonnement” autour du limogeage de James Comey. Fréquent critique de Donald Trump, le sénateur de l’Arizona, John Mc Cain, s’est lui dit “déçu” et a réitéré son appel à la création d’une commission d’enquête parlementaire spéciale.

Nommé en 2013 par Barack Obama, James Comey disposait, comme ses prédécesseurs, d’un mandat de dix ans censé le protéger des ingérences politiques. La loi donne toutefois la possibilité aux présidents américains de limoger à leur guise le directeur du FBI. Mardi soir, la Maison Blanche a fait savoir que la recherche d’un remplaçant débutait “immédiatement”. L’identité et le parcours du successeur de James Comey seront scrutés avec attention, notamment par les démocrates. L’avenir de l’enquête russe en dépend.