Drôle de moine ce Van Rompuy

Paul Piret Publié le - Mis à jour le

International Tintin a fini par joindre l’Australie; ce fut le temps d’un vol parodique pour Sidney, détourné sur une île improbable...

Un autre petit Belge aussi, comme lui insondable et imperturbable, lisse à en tracer une ligne claire; ce fut le temps de quinze jours de vacances en août dernier. Sa notoriété internationale, pour sa part, est récente. Herman Van Rompuy est son nom. Un nom auquel tentent de se familiariser les heureux habitants européanisés de Pelkosenniemi en Laponie comme ceux de Saint-Cirq Lapopie dans le Lot. Aidons-les; on prononce: “Vann-Rome-Peuille”.

Comme tous les voyages, celui-ci a été décidé par sa blonde épouse Geertrui. Aux antipodes, expressément pour échapper au protocole et autres agents de sécurité. Son Herman obtempéra d’un raisonnable et raisonné (évidemment): “A 61 ans, je pense que c’est une petite folie qu’on peut se permettre”.

Donc l’Australie. En mobilhome, encore bien. Osons les clichés. Imaginons notre Premier à l’arrêt sous les ors d’un crépuscule sans fin, minuscule dans une immensité qui contiendrait 36 000 périphéries bruxelloises, en trilogie savates-short-T-shirt, une “frisse pint” à la main, ruminant quelque introspection sous le regard curieux d’un kangourou. Ah! ça, si on lui avait dit encore 9 mois plus tôt qu’il serait Premier ministre; un sourire s’en vient défiger sa mine chafouine. Ah! ça, un aborigène viendrait lui prédire que, 3 mois plus tard, il serait pressenti au poste de président de l’Union, le premier du genre SVP; il aurait mal au ventre d’en rire.

Car c’est un rieur, notre Herman (inter)national. Evidemment, côté cour, depuis toujours, on le connaît raide comme un râteau, voire comme s’il en avait avalé un de travers. L’air de sortir tout droit de quelque tableau mystique andalou dans le rôle du moine inquisiteur. L’apparence n’est pas trompeuse (hormis sur cette potentielle froideur, limite misanthrope, qui est précisément une cordialité distante). Lui n’est pas du genre à se défouler sur quelques gamines dans son palais de Sardaigne comme un vulgaire homologue.

C’est un vrai austère d’une austérité intense, nourrie par la foi qu’il perdit ado puis retrouva 10 ans plus tard. “Des fois, confie sa moitié, je suis jalouse de la force qu’il puise dans sa foi”. Qu’il s’en va ressourcer de temps à autre chez les moines d’Affligem, quand il ne médite pas sous le ciel si bas de la Vlaamse kust au Coq.

Aussitôt doit s’accoler le côté jardin. Celui de la drôlerie. Volontiers sarcastique et même cynique, autodérision intégrée, don avoué: “Je ne vais pas m’en vanter, mais le sens de l’humour aide beaucoup. Rire ensemble relativise les problèmes”. Ou encore: “Je suis quelqu’un d’équilibré. Cela dit, je suis tout sauf un équilibré ennuyeux”. Très juste. Comme ce trait mémorable, jadis, d’un Gérard Deprez pour décrire l’apôtre: “Un bon vivant déguisé en cierge”...

Simplement, ce n’est pas une bête de scène, encore moins un coureur de soupers politiques boudin-compote. Trop fier pour ça, ou trop digne, ou trop détaché; c’est selon.

Pourtant, la politique le saisit au biberon, ou à peu près. Son père, Vic, est économiste réputé à la KUL, proche des milieux “CVPistes”. Il fréquente un collège jésuite: “Là, c’était le culte de la raison. Quand on me dit jésuitique, c’est un honneur”. De ladite KUL, il sort doublement diplômé: docteur en sciences économiques et bachelier en philosophie.

Précisons: philosophie en général, pas seulement thomiste comme s’entête une vieille approximation (le thomisme n’est pas une maladie, ma bonne dame, mais une spécialité qui se réfère à saint Thomas d’Aquin).

A 16 ans déjà, il milite. Au CVP bien sûr, pas encore modernisé (?) en CD&V. C’en est un vrai “clubman”, comme on disait en foot avant d’en faire une bourse permanente de transferts.

Il est viscéralement, ontologiquement, consubstantiellement CVP. Il en sait, il peut en nourrir, tous les déchirements, équivoques, influences des années 80, 90, 2000. C’est simple, si le CVP n’existait pas, il faudrait l’inventer pour lui. Et pour son puîné Eric. Avec qui il forme une paire aussi soudée que disparate – l’un cérébral, l’autre fougueux.

Une paire, et même un “stand” à eux seuls, pour évoquer ces courants qui traversent le parti-conglomérat. Dont le courant de droite n’intègre pas ces pourtant typiquement conservateurs. On ne confondra pas la fratrie Van Rompuy avec la petite sœur Tine qui, elle, s’est affichée aux dernières élections sur une liste... PTB. En revanche, l’aîné des quatre enfants de Herman, Peter, se fait présentement les dents aux CD&V-Jongeren.

Au CVP/CD&V, Herman Van Rompuy aura tout fait. A commencer par le cabinet de Léo Tindemans, qui restera son maître à penser. Un positionnement qui lui vaudra nécessairement des relations difficiles avec Wilfried Martens. Lequel, dans ses mémoires, dit regretter “de longue périodes de rivalités, de désaccords, de silence”, aujourd’hui à peu près surmontées.

Un ultimatum qu’il lance avec son frère, fin 1987, ne compte d’ailleurs pas pour rien dans l’extinction des années Martens-Gol. Le millésime suivant le voit successivement sénateur (coopté: aux urnes, ses chances seraient minces sinon nulles), secrétaire d’Etat, président de parti.

Avant d’entamer un long bail au Budget où cet obsédé de la réduction de la dette, ce chantre du solde primaire, cet apôtre du stop fiscal opère à l’abri des bourrasques derrière les larges épaules et le gros dos de son plus objectif allié: Jean-Luc Dehaene.

Il négocie aux formations de Martens III, IV, V, VI, VII, VIII et des 2 exécutifs Dehaene. Tirée de son CV officiel, où on l’imagine fichée avec quelque malice, l’énumération n’est pas anecdotique. Elle dit l’expérience, la mémoire, les relations; elle donne aussi une idée des perturbations traversées, qu’il put apaiser de son allergie à l’agitation ou envenimer de son penchant pour le trait tranchant (la fameuse sentence “bac à sable” qui enterra illico les rêves de formateur de Melchior Wathelet père, en 93, ce serait de lui).

La suite est plus fraîche dans les mémoires, ou plus blette à l’image de cette orange bleue qui le voit inaugurer d’indicibles et vaines fonctions d’explorateur et de concililateur. Puis le voici au perchoir de la Chambre, du haut duquel il ne doit pas manquer de méditer sur la valeur des passions dérisoires au regard de quelques valeurs transcendentales. Mais le voilà prié d’en descendre pour mettre les mains dans le cambouis du Seize. Non, non, non. Comme il l’avait déjà dit en 94, lorsque l’on crut Dehaene à la présidence de la Commission européenne.

“La politique n’est pas tout dans la vie”, répète-t-il; ou “je n’aime pas ce mode de vie, chaotique, avec une très haute responsabilité”. Barons oranges, Palais, et tutti quanti se lient pour l’y forcer. Il cède. Un Premier ministre à reculons, c’est très belge. Quoique, tempérons: il n’a pas peu contribué à la dernière (en date) chute d’Yves Leterme, qu’il déteste et réciproquement, en diffusant urbi et orbi la fameuse missive du président de la Cour de cassation, Ghislain Londers, où celui-ci dénonce des tentatives d’influence de la politique sur la justice dans le dossier Fortis...

Toujours est-il que le contraste est énormément flatteur. Van Rompuy apporte le liant, le calme, l’art de pacifier sans hausser le ton, bien plus précieux que quelque capital électoral de 800 000 voix aussi dilapidé qu’impressionnant. S’il n’est pas le surhomme que l’on dit, il inspire le respect bien plus que personne ne l’avait imaginé. Même sur BHV, tenez, dont à force on oublierait que rien n’est réglé. Dont on oublierait même que le malin Herman compte parmi les cosignataires de la proposition de scission, toujours pendante à la Chambre comme cent épées de Damoclès.

Car Flamand moins bruyant que son frère, il n’en est guère moins abrupt. Il ferrailla ferme contre le PSC de l’époque pour en arracher la communautarisation de l’enseignement. Les accords de la Saint-Michel à peine secs, il relança la régionalisation de la sécurité sociale. “La suppression des facilités serait la cerise sur le gâteau”, lâcha un jour le plus célèbre citoyen de Rhode-Saint-Genèse, la lippe soudain gourmande. Etc.

Mais voilà, le profil désormais de sage, et même de Belge, prévaut désormais dans des milieux francophones toujours avides de se rassurer avec force candeur.

Et puis, comme il dit, il “déteste les extrémistes”. C’est vrai, un meneur de négociations budgétaires qui mime devant ses collègues les Catilinaires de Cicéron pour détendre l’atmosphère ne peut pas être un extrémiste. Logique pour ce qu’il est finalement, d’un mot, pas si fréquent dans nos milieux politiques: Herman Van Rompuy est un intellectuel. Il en est même l’archétype. En glissant pour sa passion pour le cyclisme, ses autres goûts en témoignent d’abondance. Ses bouquins qu’il enfile (le dernier des sept à ce jour ambitionne “la recherche de la sagesse”).

Les haïkus qu’il distille depuis 4 ans sur son blog, ces concentrés de poésie japonaise qui veulent tant exprimer en 18 syllabes. Les livres qu’il dévore en grand nombre, souvent français: il cite Bossuet comme Camus, aime Eric-Emmanuel Schmitt comme Saint-John-Perse. Et s’il est hermétique à la musique (douloureux mystère), il raffole de certain cinéma. Les films d’Eric Rohmer par exemple, qui ne sont pas des plus défoulatoires...

Surtout, il a ce sens rare du recul, que certains de ses partisans pour l’Europe doivent à tort confondre avec de la tiédeur. “J’ai des fonctions importantes mais je ne suis pas important”, confia-t-il à “La Libre” l’été 2008. Modestie?

Sans doute, même s’il n’est qu’à le voir fugitivement rosir de plaisir sous les applaudissements pour convenir qu’il n’est pas totalement prémuni contre toute vanité. C’est plutôt une manière de détachement. “Les questions de vie, de mort, dominent la politique”, pense-t-il aussi. Plus encore depuis ce difficile mois de novembre 2004 lorsque ses deux parents sont décédés à 9 jours d’intervalle.

Au fond, Van Rompuy s’est toujours engagé, mais toujours avec mesure. Et s’il ne se met jamais en colère, il lui arrrive de pleurer. “Sans doute du fait que j’ai le sentiment que tout est éphémère”.Certes.

Si le CVP n’existait pas, il faudrait l’inventer pour lui. Et pour son puîné Eric. Avec qui il forme une paire aussi soudée que disparate – l’un cérébral, l’autre fougueux. Une paire, un “stand” à eux seuls.

Au “Te Deum”, dimanche dernier. A l’abri des précipitations. Pas forcément de grands vents l’emportant ailleurs.

Paul Piret

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