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En Irak, la communauté chiite est la principale victime du conflit confessionnel réactivé après la chute de Saddam Hussein. On ne compte plus les attentats visant les pèlerins et les mosquées chiites. Est-ce à dire que la doctrine sunnite, largement majoritaire dans le monde islamique mais minoritaire en Irak, est plus encline à l’extrémisme, voire à la violence, que son homologue chiite ? Fort de sa structure hiérarchique, le chiisme a la réputation d’être plus spirituel, plus tolérant.

"Historiquement, l’islam chiite est effectivement plus syncrétique, plus ouvert à d’autres courants religieux ou philosophiques. Le sunnisme s’est un peu replié sur ses quatre écoles par peur du chiisme", souligne Paul Delmotte, professeur de relations internationales et spécialiste du Moyen-Orient à l’Ihecs, à Bruxelles. "Par contre, le chiisme est aussi plus révolutionnariste, il a une tradition de contestation du pouvoir, en l’occurrence sunnite, et même du pouvoir chiite dans la mesure où il est divisé en de multiples branches. Et ce côté révolutionnariste peut prêter à un certain radicalisme. Donc je ne pense pas qu’il y ait plus de radicalité d’un côté que de l’autre."

Il suffit de considérer "les violences du Hezbollah libanais et d’autres milices chiites (en Irak notamment, NdlR) et même celles plus institutionnalisées de la République islamique d’Iran", souligne Marius Lazar, chargé de cours au département d’études internationales et d’histoire contemporaine à l’Université Babes-Bolyai à Cluj-Napoca en Roumanie.

Pour ce doctorant à l’Institut français de géopolitique de l’Université Paris 8, c’est d’ailleurs en Iran que le radicalisme islamique s’est développé.

"Malgré les apparences, la tradition des attentats suicides qui caractérise aujourd’hui les mouvements jihadistes n’a pas ses origines dans le sunnisme mais dans les mutations provoquées par la révolution islamique en Iran et la construction d’une idéologie du martyrisme dans le chiisme contemporain", nous explique Marius Lazar. Pour ce chercheur travaillant sur la géopolitique du chiisme irakien post-Saddam, il s’agit d’un thème symbolique central du culte chiite duodécimain, dominant en Iran. Celui-ci se réfère au martyre de Hussein, le neveu du prophète et troisième imam, tué au VIIe siècle de notre ère à Kerbala (Irak). "Son destin, celui d’un héros à la fois spirituel et politique disposé à aller jusqu’au sacrifice suprême pour garder sa foi, va devenir un archétype pour tous les chiites."

Chair à canon islamique

La République islamique d’Iran va développer une interprétation militante de ce geste, en particulier durant la guerre Iran-Irak (1980-1988). Le Guide suprême, l’ayatollah Khomeini, enverra en première ligne des dizaines de milliers de jeunes miliciens (bassiji) défendre, au prix de leur vie, les valeurs et idéaux du tout nouvel Etat.

Ce phénomène du martyre pour la cause de l’islam, qui deviendra une vraie industrie en Iran, inspirera un modèle spirituel et militant qui sera adopté par le Hezbollah libanais (une émanation des Gardiens de la révolution iranienne). "C’est le parti de dieu qui va utiliser de manière systématique les attentats suicides, comme stratégie d’action très efficace contre les forces occidentales au Liban, puis contre les forces israéliennes", rappelle Marius Lazar.

À leur tour, les groupes islamistes sunnites, en particulier le Hamas et le Jihad islamique, vont introduire à l’intérieur du sunnisme "la pratique des attentats suicides avec leur symbolique du martyr qui va devenir une marque identitaire des deux mouvements palestiniens" durant les années 80. "À partir de là, le phénomène est réapproprié par les autres mouvements radicaux sunnites, surtout par les nouveaux réseaux du jihadisme transnational, comme al Qaeda. Les attentats de 11 septembre, la multiplication paroxystique des actions terroristes en Afghanistan, au Pakistan, en Irak, en Asie du Sud-Est, toutes arrivent à superposer les attentats suicides avec le jihadisme sunnite", note M. Lazar.

Parallèlement, les pouvoirs et acteurs islamistes chiites vont renoncer à cette stratégie. Depuis la fin de la guerre Iran-Irak et la fin de la guerre civile au Liban, la situation est telle qu’elle n’impose plus ni à l’Iran ni au Hezbollah de recourir à de telles actions systématiques.

En Irak, Abou Moussab al Zarqaoui, l’émir d’al Qaeda tué en 2006, avait invoqué des doctrines takfirites selon lesquelles il est légitime de tuer des musulmans s’ils sont impies. Pour les salafistes radicaux, le chiisme représente par excellence une hérésie par rapport au sunnisme, qu’ils considèrent comme le "vrai islam".