International

Benazir Bhutto a assurément de quoi déplaire aux islamistes pakistanais : une femme riche, élégante et occidentalisée, éduquée dans les meilleures écoles héritées de l'ère coloniale, puis, comme son père, aux Etats-Unis et en Angleterre; une femme qui - dans ses discours de campagne électorale tout au moins - a pour ambition de secouer les traditions établies, de défier les pouvoirs féodaux et d'imposer la présence de la femme dans un univers par essence phallocrate.

Fille aînée d'une grande famille politique du Sindh, Benazir Bhutto est née, le 21 juin 1953, à Karachi, la métropole portuaire du sud et la capitale économique du Pakistan. Son enfance fut dorée, sinon facile dans la mesure où elle fut souvent séparée de sa famille. Son éducation commence dans les pensionnats chics des anciennes missions catholiques, ceux des religieux français de la Congrégation de Jésus et Marie surtout, d'abord à Karachi, ensuite à Murree, l'agréable station de montagne du nord du Pendjab dont les Britanniques firent la capitale d'été du Raj, et enfin à Karachi de nouveau.

Un père pendu...

En 1969, alors qu'elle a seize ans à peine, Benazir part pour les Etats-Unis, où elle étudie le gouvernement comparé à Radcliffe College, une annexe de Harvard. Quatre ans plus tard, elle franchit l'Atlantique et termine ses études à Oxford, où sa formation englobe la philosophie et les sciences politiques, l'économie et le droit international.

En 1977, elle rentre au Pakistan, où sa vie bascule. Son père, Zulfikar Ali Bhutto, est arrêté, le 3 septembre. Ministre des Affaires étrangères du président Ayub Khan dans les années 1960, il est entré ensuite dans l'opposition et a fondé le Parti du Peuple pakistanais (PPP) qui fera de lui le président du pays de 1971 à 1973, puis le chef du gouvernement, de 1973 à 1977, jusqu'au coup d'Etat du général Zia ul-Haq. Celui-ci le fera emprisonner et finalement exécuter par pendaison en 1979. Ce sont les partisans de Zia que Benazir Bhutto accuse aujourd'hui d'être derrière les attentats de jeudi.

Benazir Bhutto reprend la direction du PPP. Ce n'est, toutefois, qu'à la mort de Zia ul-Haq, le 17 août 1988, dans un mystérieux accident d'avion, qu'elle peut briguer un rôle politique, et avec brio. Trois mois plus tard, les premières élections organisées après une décennie de dictature font d'elle, à 35 ans, la première femme à gouverner un pays musulman. L'expérience sera de courte durée. Après vingt mois, accusée de corruption et victime d'une cabale de ses ennemis politiques, elle est écartée du pouvoir par le président Farooq Leghari.

... et un mari en prison

Elle revient néanmoins aux affaires, trois ans plus tard, pour être de nouveau évincée en 1996, toujours sous le coup d'accusations de corruption. Elle s'exile à Dubaï, tandis que son mari, Asif Ali Zardari, qu'elle a épousé en 1987 et dont elle a trois enfants, est jeté en prison. Il y restera huit ans, jusqu'à une libération, en 2004, qui n'est pas étrangère aux négociations menées avec l'actuel président Musharraf en vue d'une entente politique qui a finalement permis, jeudi, le retour au pays de Benazir Bhutto.

Si les accusations de corruption n'ont jamais fait l'objet d'un procès (et Pervez Musharraf vient de décréter une amnistie), les dossiers paraissent accablants, en Suisse (blanchiment d'argent), en France (commissions de Dassault pour la fourniture d'avions de chasse) et même en Pologne (vente de... tracteurs). De quoi jeter plus qu'une ombre sur l'une des plus charismatiques et des plus jolies femmes politiques du siècle.

© La Libre Belgique 2007