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Les réserves de patience sont à bout. Ce 14 mai, en effet, après des années de discussions, sept des neuf pays riverains du Nil, membres de l’Initiative du bassin du Nil (IBN), devraient signer à Entebbe (Ouganda) un accord-cadre ouvrant la porte à un nouveau partage des eaux du fleuve le plus long du monde et de ses affluents, le Nil blanc et le Nil bleu. Le texte sera ouvert à signature pendant un an.

Les sept signataires devraient être le Burundi, le Congo-Kinshasa, l’Ethiopie, le Kenya, l’Ouganda, le Rwanda et la Tanzanie. Les deux réfractaires sont l’Egypte et le Soudan, qui s’octroient l’essentiel des eaux du Nil depuis un accord de 1959 et veulent maintenir le statu quo.

Le Caire base son intransigeance sur un accord signé par l’Egypte en 1929 avec Londres, alors que la Grande-Bretagne était puissance tutélaire de toute l’Afrique de l’Est et avait à peine desserré son étreinte sur l’Egypte. Cet accord donnait au Caire un droit de veto sur les projets hydrauliques menés par les colonies britanniques d’Afrique de l’Est; il s’agissait ainsi de les empêcher de puiser dans les eaux du Nil et de ses affluents au détriment de l’Egypte, "don du Nil", située en bout de cours.

L’accord de 1959, signé par l’Egypte et le Soudan, partage les eaux du fleuve est-africain entre ces deux pays, accordant à la première 55,5 milliards de m3 par an et au second 18,5 milliards. Plus des deux tiers de l’eau disponible sont ainsi accaparés par deux des neuf riverains.

Or, depuis 1959, les pays est-africains sont devenus indépendants. Au cours des dernières décennies, ils ont tenté de pourvoir à leur développement, notamment en aménageant leurs ressources en eau alors que leurs populations s’accroissaient. Ils sont maintenant désireux d’utiliser plus d’eau du Nil ou de ses affluents, tout en étant bien conscients que, pour éviter tout conflit, un accord doit réglementer ces usages. Voilà plusieurs années qu’ils se réunissent régulièrement avec leur deux voisins en aval du Nil pour tenter de fixer ce nouveau partage.

L’Egypte, toutefois, après avoir longtemps freiné des quatre fers, a carrément exprimé son refus de modification du statu quo au nom de ses "droits historiques" sur l’eau du fleuve. Elle fait valoir qu’avec 80 millions d’habitants aujourd’hui, "ses" 55,5 milliards de mètres cubes par an, qui donnaient 1 213 m3 par personne en 1990, n’en font plus aujourd’hui que 630 - sans expliquer cependant pourquoi elle a peu travaillé à diminuer sa dépendance du Nil depuis un demi-siècle. Aujourd’hui, au Caire (17 millions d’habitants), des quartiers sont parfois privés d’eau pendant plusieurs jours.

Khartoum, dont Le Caire est le meilleur allié, l’appuyant en tout en raison de l’accord de 1959, soutient en retour sans nuance la position égyptienne.

En mars dernier, une tentative de conciliation ayant été rejetée par l’Egypte (le Nil est "une question de sécurité nationale") avant même que la réunion soit ouverte, les sept pays les plus en amont ont exprimé ouvertement leur colère. Le Caire "traîne les pieds", a ainsi reproché l’Ethiopie, tandis que les autorités égyptiennes rejetaient toute initiative "unilatérale" des sept - après avoir refusé de s’entendre avec eux.

Lors d’une réunion technique de l’IBN, le 27 avril, l’Egypte et le Soudan ont demandé aux partenaires de l’organisation (9 pays européens, l’UE, des agences de l’Onu, la Banque mondiale, le Canada) de faire pression sur les sept riverains de l’amont pour qu’ils ne signent pas l’accord-cadre prévu, faute de quoi Le Caire et Khartoum se retireraient de l’IBN.

Le conflit latent devient ouvert à un moment où les deux géants, parmi les riverains, sont plus ou moins déstabilisés. L’Egypte doit tenir des présidentielles en 2011 alors que le président Hosni Moubarak, 81 ans, au pouvoir depuis 29 ans, a dû être hospitalisé en mars en Allemagne pour une ablation de la vésicule biliaire et d’un polype du duodénum. Le Soudan doit tenir en janvier 2011 un referendum sur l’autodétermination du Sud-Soudan -où se trouve l’essentiel de son pétrole- dont peu doutent qu’il donnera la majorité aux indépendantistes, voire rouvrira la guerre si Khartoum ne peut accepter de laisser partir "son" or noir.