International

CORRESPONDANT PERMANENT À PARIS

Le patron du plus puissant syndicat de France convoqué chez un juge, cela n'arrive pas tous les jours. Dès lors, l'audition mercredi de Bernard Thibault, le secrétaire général du syndicat communiste CGT, par le juge d'instruction Jean-Marie d'Huy a fait quelque bruit à Paris.

Le n°1 de la CGT a été entendu dans une affaire d'emploi fictif présumé. De 1999 à 2002, une de ses secrétaires particulières aurait été gratuitement «mise à disposition» de son syndicat par le comité d'entreprise (CE) d'Electricité de France (EDF), comité lui-même bastion de la CGT depuis la Libération. Cette pratique des «appuis administratifs» gracieusement mis à disposition de syndicats par EDF aurait duré en fait depuis des dizaines d'années.

Ces détachements d'employés pourraient relever du détournement de fonds. Ils ne constituent néanmoins qu'un infime volet de la vaste enquête judiciaire dont est l'objet le CE d'EDF. La suspicion est à la mesure de l'objet de l'enquête: énorme. En effet, le CE d'EDF est le plus gros comité d'entreprise de France. Il est doté d'un budget annuel de 400 millions d'euros -alimenté par 1 pc du produit des ventes de gaz et d'électricité- et emploie 5 000 personnes. Il gère plus de 600 centres de vacances et restaurants d'entreprise et constitue la première société de spectacle de l'Hexagone, avec un millier de manifestations culturelles produites chaque année. Ses prestations sociales et de loisir bénéficient à un demi-million de personnes par an: électriciens et gaziers, leurs conjoints et enfants et les retraités d'EDF-GDF.

«Manipulation politique»

Depuis plus de dix ans, ce CE se voit reprocher (par la Cour des Comptes, notamment) d'être en délicatesse avec la réglementation relative à la passation de marchés, de mener une politique sociale et culturelle dispendieuse et peu efficace, de gérer son personnel pléthorique de manière hétérodoxe (octroi d'avantages injustifiés, favoritisme dans les promotions et les nominations, etc.), et de mener grand train de vie -voir son somptueux siège social à Montreuil (banlieue parisienne). A ces accusations d'opacité et de mauvaise gestion, se greffent depuis 2004 des soupçons encore plus graves de malversations.

Une enquête judiciaire a été ouverte pour abus de confiance, escroquerie, faux et usage de faux et abus de biens sociaux. Le CE d'EDF est suspecté d'avoir été la «vache à lait» de la CGT et du Parti communiste. Via, par exemple, des emplois fictifs comme celui évoqué lors de l'audition de Bernard Thibault mercredi, via des achats massifs d'exemplaires du journal «L'Humanité», la prise en charge de frais de «La fête de l'Huma», voire le paiement de dépenses électorales de l'ex-leader communiste Robert Hue. Fin 2004, un corbeau avait même envoyé au juge des documents qui l'ont mis sur la piste d'un financement occulte présumé, par le CE d'EDF, de la campagne présidentielle de Lionel Jospin en 2002, par le biais de prestations surfacturées à une célèbre agence de publicité proche du PS.

Depuis le début de cette enquête, la CGT, par la voix de son secrétaire général, notamment, dénonce une «manipulation politique»: une «mousse médiatique» qui n'aurait d'autre but que de «jeter le discrédit sur le monde syndical». La Justice, néanmoins, poursuit son travail. Après plusieurs perquisitions spectaculaires ces derniers mois, vient donc le temps des auditions. Et demain celui des arrestations?

Un bras de fer difficile

Politiquement, si ces soupçons de malversation étaient confirmés cet été et si le scandale venait à éclabousser les hautes sphères de la CGT, ce syndicat s'en trouverait considérablement déforcé, alors qu'à la rentrée de septembre, l'attend une intense partie de bras de fer avec le gouvernement à propos du projet de fusion entre le groupe Suez et, précisément, EDF-GDF.

© La Libre Belgique 2006