International Elena Aoun est politologue et maître de conférences à l’université libre de Bruxelles (ULB).

Appel au soulèvement de la part des Frères musulmans, retrait des négociations du parti al-Nour sur le choix d’un gouvernement de transition, tout porterait à croire que le choix de l’armée égyptienne d’opérer un coup d’Etat ait été la pire des solutions…  

Les militaires, en agissant de la sorte, ont ouvert la boîte de Pandore et je doute qu’ils parviennent à la refermer de sitôt. Certes, il y avait peut-être un risque de guerre civile mais il semble que ce risque se soit accru depuis leur coup de force. Par ailleurs, les militaires reproduisent les mêmes erreurs commises autrefois par Hosni Moubarak en arrêtant massivement les Frères musulmans (FM) dont ils ont plus que probablement sous-estimé la capacité de mobilisation, et surtout en recourant à la force létale contre les manifestants pro-Morsi. Des manifestants qui peuvent certes être des membres de la confrérie mais aussi de simples sympathisants. Enfin, les militaires sont à présent confrontés à la difficulté de trouver un consensus autour de la formation d’un nouveau gouvernement. Or, ils n’y parviennent pas dans un contexte où les violences radicalisent un peu plus les positions.  

D’après certains analystes, le processus démocratique était en route sous Morsi, d’autres par contre lui ont reproché beaucoup d’initiatives non démocratiques. Qu’en penser ?  

Depuis la chute de Moubarak, toutes les parties ont eu une attitude non démocratique. Entre la chute d’Hosni Moubarak et l’élection de Mohamed Morsi à la présidence de l’Egypte, le Conseil suprême des forces armées a "gouverné" le pays pendant plusieurs mois et ses pratiques n’ont pas été des plus exemplaires. Si on met bout à bout les révocations répétées de la Constitution, les recours à des décrets constitutionnels, et une série de décisions prises notamment par la Haute Cour constitutionnelle à l’encontre des organes, pourtant élus, mais dominés par les FM, on se rend compte que la Constitution n’est plus sanctuarisée et que la justice n’est pas indépendante. Et ce, avant l’accession de Mohamed Morsi au pouvoir. Suspendue puis constamment réécrite, la Constitution a été vidée de sa substance. Dès lors, comment dans de telles circonstances, distinguer impartialement ce qui est vraiment constitutionnel de ce qui ne l’est pas ? Il est sans doute vain, pour le moment, de s’attacher à légitimer l’action des uns ou des autres en fonction de leur fidélité à la Constitution puisque cette dernière a été modifiée au gré des intérêts les plus immédiats. Il est également très important, selon moi, de souligner le fait que Mohamed Morsi était loin de détenir tous les pouvoirs comme le dénoncent ses opposants. Certes, il a favorisé les islamistes de son parti, mais il n’a par contre jamais évincé l’armée ni véritablement empiété sur ses prérogatives, confiant notamment le ministère de la Défense au chef de l’armée, ce qui a permis aux militaires de rester des acteurs incontournables de l’échiquier politique. En ne ramenant pas les institutions militaires sous le contrôle civil, le président Morsi a pris un risque considérable, qui a probablement contribué à sa chute.  

Est-ce à dire que les ambitions de l’armée égyptienne n’ont pas toujours été aussi nobles qu’elle le prétend ?  

Deux légitimités s’affrontent et il est difficile, même au regard des principes démocratiques, de dire laquelle est plus "noble"… D’une part, il est vrai que les FM au pouvoir n’ont pas toujours été inclusifs et ont repris nombre de pratiques répressives de l’ancien régime, notamment par rapport aux libertés d’expression et de contestation. D’autre part, l’armée a également eu quelques pratiques douteuses quand elle a assumé le pouvoir après la chute de Moubarak. Et aujourd’hui, si elle peut fonder son coup de force sur la volonté du peuple, il n’en reste pas moins qu’elle fait l’impasse sur la volonté des partisans du président Morsi, élu démocratiquement, qui crient au scandale et comptent leurs prisonniers politiques et leurs morts.