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En Egypte, utiliser le logiciel Photoshop peut mener en prison. Un jeune avocat de 28 ans vient d’en faire l’expérience. Alors qu’il finissait son service militaire, Amr Nohan a été condamné à une peine de trois ans de prison pour "insulte envers une figure de l’Etat".

Son tort ? Avoir ajouté des oreilles de Mickey sur une photo du président al-Sissi.

"La critique ne doit pas être un crime. Elle n’est en tout cas pas une insulte", s’insurge Gamal Eid, président du Réseau arabe de défense des droits humains (ANHRI). "C’est un jugement répressif qui prouve une fois de plus l’hostilité du gouvernement envers la liberté d’expression, qu’il tente de réprimer depuis longtemps déjà."

Dans l’entourage du condamné, la surprise a laissé place à la colère. Ses proches affirment qu’il n’a fait que partager la photo. "Amr ne sait même pas se servir de Photoshop", explique son ami Mansour Hamdy.

Bien qu’il n’existe pas de statistiques précises, plusieurs organisations de défense des droits de l’homme ont constaté ces dernières semaines une multiplication inquiétante du nombre de condamnations liées à l’utilisation des réseaux sociaux. "Après s’être attaqué aux activistes, aux journalistes et même aux défenseurs des droits de l’homme, le régime menace les internautes. Je pense qu’Amr Nohan a été condamné pour l’exemple, pour tenter d’effrayer tous les autres", observe Mohamed Hafaz, avocat spécialisé dans les droits de l’homme.

Le dernier espace de liberté

En Egypte, les réseaux sociaux permettent d’échanger à grande échelle les informations que médias et gouvernement passent sous silence. Le hashtag "Libérez Amr Nohan" s’est ainsi propagé de manière virale après sa condamnation. "Dans le monde arabe, les médias traditionnels, étatiques et privés, sont contrôlés. Les réseaux sociaux se présentent finalement comme étant la seule alternative, le dernier espace où l’on peut encore produire des contenus, les échanger, discuter avec une liberté quasi-totale", commente un chercheur spécialisé dans les médias et les nouvelles technologies. "Ils sont donc beaucoup plus politisés qu’en Occident."

Pour tenter de contrôler ses 30 millions d’internautes, l’Egypte ne recule devant rien. Le pays s’est doté l’année dernière d’un nouveau système de surveillance des réseaux sociaux. "Le régime voudrait avoir un contrôle total du Net, mais c’est un processus très difficile à mettre en place, si ce n’est impossible. Alors, il continue de cibler directement certains utilisateurs."

Selon Amnesty International, depuis l’arrivée du maréchal al-Sissi au pouvoir, en juillet 2013, plus de 41 000 Egyptiens ont été arrêtés et emprisonnés.

L’humour comme arme

Depuis la Révolution, les pages consacrées au sarcasme et à la satire se sont multipliées et ont rapidement gagné en popularité. Pour les Egyptiens, l’humour est une seconde nature. Comme un besoin irrépressible de faire un pied de nez à une réalité parfois difficile.

"C’est la seule arme non violente et accessible à tous qui permet d’affronter l’injustice et la répression", explique Ashraf Hamdy, caricaturiste et fondateur d’Egyptoons, une chaîne de dessins animés qui dépeignent l’actualité politique et sociale. Une activité qui n’est pas sans risque : "Je suis très inquiet, tout le temps stressé, et cela depuis longtemps maintenant."

Mais Ashraf Hamdy refuse de céder à la pression. Changer sa manière de travailler n’est pas envisageable. "Même si je le voulais, je ne pourrais pas. Quand j’ai une nouvelle idée, que j’ai le sentiment que c’est puissant, intelligent, que ça reflète les opinions des gens, je ne peux pas me dire de ne pas le faire. Cela me reste en tête jusqu’à ce que je le peigne."

Malgré la condamnation d’Amr Nohan, critiques, caricatures et montages photos continuent d’affluer sur les réseaux sociaux. "Aujourd’hui nous n’avons plus rien à perdre, et rien d’autre pour combattre notre peine. Le rire, finalement, soigne un peu les blessures de la corruption."