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C'est devant son téléviseur à La Havane qu'Eloy Gutierrez Menoyo, premier commandant rebelle à être entré dans la capitale le 1er janvier 1959, a suivi jeudi les fêtes du cinquantenaire de la Révolution, pour avoir été aussi son premier opposant. Cet homme de 74 ans, presque aveugle après 20 ans passés dans les geôles cubaines, se rappelle comment "de Las Villas (centre) jusqu'à La Havane, la route était bondée de gens" venus acclamer les rebelles en route vers la capitale. "Environ un millier d'hommes sont entrés dans La Havane, entre 1h et 3h de l'après-midi. Nous aurions pu tout occuper, mais nous n'avons rien fait, par inexpérience", raconte cet ancien commandant en assurant qu'il n'a jamais eu "aucune ambition de pouvoir".

Eloy Gutierrez Menoyo, un Espagnol ayant émigré à Cuba avec sa famille républicaine après la guerre civile d'Espagne (1936-1939), dirigeait le groupe rebelle "Le Front de l'Escambray", du nom d'une zone montagneuse du centre du pays qui lui a servi de refuge comme la Sierra Maestra (sud-est) pour Fidel Castro. Les hommes de Fidel Castro, sous la conduite d'Ernesto "Che" Guevara et Camilo Cienfuegos, n'ont fait que le 3 janvier leur entrée dans la capitale où ils ont alors pris le contrôle des garnisons militaires. Parti le 2 janvier de son QG de Santiago de Cuba (sud-est), Fidel Castro a été accueilli le 8 janvier à La Havane par une foule en liesse.

A la tribune aux côtés de Castro, le commandant "espagnol" obtient comme l'Argentin "Che" Guevara la nationalité cubaine. Il se rappelle de discussions "jusqu'à l'aube", à la cafétéria Pékin, dans le quartier du Vedado, avec Raul Castro, frère cadet de Fidel. "Je lui disais que je voulais une démocratie. Et Raul me répétait : "Si toi et moi faisons la démocratie que nous voulons pour Cuba, les Américains vont nous manger", rapporte Gutierrez Menoyo qui a rompu dès 1961 avec le régime et s'est s'exilé à Miami, en Floride. C'est à cette époque qu'il se convertit en chef militaire pour le mouvement radical Alpha-66. En 1964, il débarque sur l'île communiste avec une poignée d'hommes dans le but d'organiser une insurrection, mais il est capturé et condamné à 30 ans de prison. Libéré en 1986 grâce à l'intervention du gouvernement socialiste espagnol, il reprend le chemin de l'exil et fonde cette fois une organisation modérée prônant une "révolution pacifique et démocratique", "Cambio Cuba" ("Changement cubain"). Mais celle-ci reste presque inconnue sur l'île où l'accès à l'information et Internet est très contrôlé.

Il est le seul opposant à avoir pu rencontrer Fidel Castro en 1995, durant une visite autorisée pour qu'il puisse voir sa famille restée sur l'île. "Je lui ai dit : "Tu disais que la révolution était comme ci et comme ça, mais tu t'es converti en son premier dissident. Il m'a répondu qu'il croyait toujours en cette révolution". "Mais moi, pour croire à cette révolution, j'ai passé ma jeunesse en prison !", lance avec une pointe d'amertume Gutierrez Menoyo qui a pu revenir vivre en 2003 à Cuba. Il espère que le régime à parti unique, qui considère la dissidence comme des contre-révolutionnaires à la solde des Etats-Unis, va permettre un jour à des partis d'opposition d'exister légalement. (AFP)

© La Libre Belgique 2009