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Le meurtre de la journaliste russe Anna Politkovskaïa, célèbre pour sa couverture très critique de la guerre en Tchétchénie, a suscité indignation et émotion dimanche dans le monde ainsi qu'auprès de ses confrères et lecteurs en Russie.

Des Etats-Unis au Conseil de l'Europe, nombre de responsables politiques occidentaux se sont associés aux journalistes et défenseurs des droits de l'Homme pour condamner l'assassinat de la journaliste indépendante samedi après-midi à Moscou.

Mme Politkovskaïa" était une "journaliste d'investigation infatiguable" qui travaillait "sous la pression constante de menaces de mort", a déclaré le porte-parole du département d'Etat Sean McCormack. "Nous perdons une voix forte, de celles qui sont nécessaires dans toute démocratie authentique", a ajouté le secrétaire général du Conseil de l'Europe, Terry Davis, alors que la Russie préside actuelle cette instance.

En Russie, l'assassinat de la journaliste faisait la une dimanche des journaux télévisés. Plusieurs dizaines de personnes se sont rendues samedi soir à son domicile, la journaliste ayant été tuée par balles dans le hall de son immeuble. Dimanche matin, le trottoir devant le no 8 de la rue Lesnaïa, près de la gare de Biélorussie, était quasi-désert, de rares passants venant se recueillir ou apporter une fleur. "Elle a beaucoup fait pour la Russie, pour que nous soyons libres. Il faut un futur pour ce pays, ces enfants", déclare, des sanglots dans la voix, Svetlana Borissovna, une enseignante à la retraite de 77 ans.

Devant cette entrée banale d'immeuble, un portrait de la journaliste a été installé sur une boîte aux lettres. Des roses, des oeillets et des lys gisent, sur le trottoir, à côté de quelques bougies. "Quand ils ont tué le Premier ministre suédois, tout le monde est descendu dans la rue", se souvient Svetlana Borissovna en déplorant que si peu soient là aujourd'hui. En milieu de journée, plusieurs centaines de personnes se sont rassemblées place Pouchkine, dans le centre de Moscou. La manifestation, organisée pour dénoncer la campagne contre les Géorgiens de Russie, tourne au rassemblement en mémoire de la journaliste. "Son oeuvre doit être poursuivie. Il faut que les journalistes suivent son exemple. Elle a vécu héroïquement et elle est morte héroïquement", lance la présidente du groupe Helsinki de défense des droits de l'homme de Moscou, Liudmila Alexeïeva, la voix brisée par l'émotion.

L'affluence, modeste à l'échelle occidentale, est notable dans un pays où les manifestations à l'appel des défenseurs de droits de l'Homme rassemblent rarement plus que quelques dizaines de personnes. "Le Kremlin a tué la liberté de parole", "Poutine, tu répondras de tout", scandaient les pancartes tandis qu'un mémorial improvisé, avec fleurs et bougies, était dressé au pied d'un réverbère.

Pour beaucoup, le meurtre de la journaliste, qui dénonçait les exactions en Tchétchénie ainsi que la corruption et les atteintes aux droits de l'Homme dans la Russie de Vladimir Poutine, ne peut être que lié à ses activités professionneles. "Ce crime ne peut être que politique. Elle ne s'occupait pas de business, elle était désintéressée", relève Mme Alexeeva. La journaliste, qui travaillait pour le bi-hebdomadaire Novaïa Gazeta, préparait un article sur la torture en Tchétchénie, a indiqué dimanche son journal.

"Nous attendions un article pour l'édition de lundi. Elle devait l'écrire et l'avait peut-être déjà écrit" a précisé à la télévision NTV Vitaly Yaroshevsky, rédacteur en chef adjoint de Novaïa Gazeta. Selon Dmitry Mouratov, le rédacteur en chef du journal, la journaliste "avait aussi des photographies très importantes montrant tout cela". "Nous avons certaines de ses notes et nous allons bien sur en publier une partie", a-t-il ajouté.

Récompensée par de nombreux prix à l'étranger, la journaliste avait publié plusieurs livres, dont "Voyage en enfer. Journal de Tchétchénie" et la "Russie de Poutine".