En colonie au royaume des Belges

Eric de Bellefroid Publié le - Mis à jour le

International

De la communauté britannique en Belgique, beaucoup croient connaître les magasins "Old England" et l’origine supposée du mot "barbecue", qui provient en vérité de l’espagnol - pour ne pas dire du mot haïtien "barbaque". Façon de dire qu’on est peu au fait du belgo-british "way of life" dans nos régions, où l’on compte quand même quelque 34 000 ressortissants des Iles.

Dommage, en un sens, dans un pays où l’on pratique parfois l’anglophilie jusqu’à la vénération, flirtant presque avec l’anglomanie, allant alors, en effet, se chausser traditionnellement de père en fils chez Church’s - où les chaussures ne sont probablement pas moins chères qu’ailleurs, mais souvent plus durables, ne serait-ce que dans ses modèles indémodables - et cultivant une très ancienne nostalgie de la Royal Air Force, où excellèrent en d’autres temps de nombreux pilotes belges, dont le très fameux baron Jean de Selys Longchamps.

Partagés en somme entre l’exotisme anglais et la familiarité française, les Belges nourrissent envers l’un et l’autre une manière de léger complexe. Responsable de Visit Britain, qui était naguère l’Office du tourisme britannique, Myriam Demulder souligne ce point de vue. "Le Belge est timide et peu sûr de lui. Nous ne sommes pas très fiers d’être Belges aux yeux des Anglais, ce qui nous rend très discrets. Alors que, pourtant, ils apprécient beaucoup la Belgique - Bruxelles et sa ceinture verte -, et préféreraient se mélanger davantage, car on y mange bien, on y boit des bières goûteuses, et l’humour est très critique. Ils trouvent, dans le style de Magritte, une tradition désopilante."

Il reste donc, malgré l’Eurostar, un souci de distance entre la Belgique et le Royaume-Uni. La "colonie britannique" à Bruxelles n’en est d’ailleurs pas tout à fait irresponsable, qui continue de tenir Hercule Poirot pour une des plus sûres valeurs de ce pays, bien avant Tintin dont ils peuvent impunément ignorer l’existence. Dussent-ils au reste connaître notre histoire et ses rois, ils se souviendront principalement de Léopold II. Et pour cause, l’épopée congolaise du Roi bâtisseur ne fut pas du tout de leur goût.

Donc, tandis que le Belge - qui se croit probablement plus ouvert qu’il n’est en réalité - est finalement bien chez soi, "en famille et entre amis" comme dit l’homme d’affaires Stuart Dowsett, "managing director" du consultant Eurocity, l’expatrié anglais demeure, lui, sur son quant-à-soi. Ne sachant jamais trop s’il est venu ici s’installer pour trois ans, dix ans, ou pour toujours pourquoi pas, il ne sait pas davantage s’il doit investir, acheter ou construire en Belgique. Sûr toutefois que les prix sont ici "dérisoires" - en regard de la vie à Londres et en Albion -, il se laisse guider dans ses choix par le très influent mensuel "The Bulletin" (ex-hebdomadaire désormais membre du groupe Corelio, qui édite également "De Standaard" et "Het Nieuwsblad"), fondé en 1962 par Monique Ackroyd à l’intention du public anglophone, et plus vastement expatrié, de Belgique.

Pour apaiser leurs angoisses existentielles dans notre étrange pays, une cinquantaine d’institutions - clubs de sport, écoles, églises, etc. - gèrent depuis des lustres l’art de vivre des ressortissants britanniques dans nos régions. Et encore ne tenons-nous ici compte que des associations formellement répertoriées par la Brussels British Community Association (BBCA), et de sa petite filiale anversoise. Une BBCA qui coopère étroitement avec l’ambassade du Royaume-Uni et qui remonte déjà à l’avant-guerre, sinon dans quelques cas à l’après-Waterloo, souvenir évidemment du duc de Wellington.

Outre le British Council, antenne gouvernementale très précieuse au plan linguistique, la British Chamber (Chambre de commerce britannique), établie en Belgique depuis 1898 et comptant quelque 300 sociétés, brasse déjà elle-même pas mal d’échanges et de rencontres entre communautés. Et la British School de Tervuren, fondamentalement autofinancée, accueille bon an mal an un bon millier d’élèves de soixante nationalités différentes, moyennant toutefois un respectable minerval - que les entreprises acquittent généralement au profit de leurs cadres et employés.

D’écoles anglaises, au demeurant, il en est quelques autres encore, jusqu’à un établissement de confession catholique romaine. Toutes assurément développent un esprit compétitif de premier ordre, dans la lignée des très célèbres "public schools" - écoles privées -, qui n’ont pas non plus la réputation d’être gratuites mais peuvent se réclamer de l’excellence directement héritée d’Oxbridge.

Dans l’ensemble, on rencontre peu d’institutions proprement fermées sur elles-mêmes. Les clubs vraiment privés ou les cercles réellement sélects sont, en effet, très, très discrets. Le fait est que nos propres compatriotes hésitent encore en grand nombre, en vertu de la langue certes, mais également de leur pudeur naturelle, à se hasarder ainsi en terre inconnue. Ceci n’étant au fait qu’à moitié vrai, car les associations en question, comme le suggère justement Stuart Dowsett, drainent sans doute davantage un public flamand. Histoire d’affinités linguistiques et culturelles, il va de soi.

Si nos hôtes anglais possèdent évidemment leurs clubs de football, cricket, rugby ou yachting, ils ont le choix aussi entre plusieurs troupes scoutes et guides. Les uns et les autres aiment à se targuer de leur ancienneté sur le continent. C’est une évidente façon de revendiquer l’authenticité de la tradition, dont on sait qu’elle n’est pas peu de chose, à raison d’ailleurs, dans la mentalité d’Outre-Manche. N’existe-t-il pas même un club de tennis (et de bridge) bruxellois, aussi belge qu’international du reste, où l’on entre par la voie de gauche. Si possible en Triumph décapotable avec conduite à droite

En fait de tradition précisément, la communauté de Sa Gracieuse Majesté dispose également de quelques églises et "chapelles" dans et autour de Bruxelles. L’une d’elles, l’anglicane All Saints Episcopal Church, établie à Braine-l’Alleud depuis 1979, se réclame d’une conjointe initiative anglo-américaine, fruit, en effet, de l’Eglise d’Angleterre (Church of England) et de l’Eglise épiscopale des Etats-Unis d’Amérique. Cela n’empêche pas parallèlement d’exister une église St. Paul à Tervuren, née en 1988 d’une inspiration évangélique-anglicane, censée couvrir en priorité l’est de Bruxelles.

Le quadrillage, disons "socio-culturel", de la communauté britannique induit naturellement un ample mouvement de bénévolat. Les femmes à l’évidence n’y comptent pas pour rien qui, accompagnant souvent leurs maris dans leur destinée professionnelle, trouvent dans ces activités un très plaisant objectif de sortie et de rencontre, ainsi qu’un incontestable vecteur de valorisation. A telle enseigne que, de façon plus ou moins paradoxale, elles finissent par beaucoup mieux connaître leur terre d’accueil que leurs conjoints, et subséquemment les langues qui s’y déploient.

Quelque 500 dames, en outre, forment le British & Commonwealth Women’s Club of Brussels, où elles peuvent exercer leurs hobbies préférés tout en aidant les nouveaux venus à s’intégrer rapidement dans ce pays. D’autres groupements, par ailleurs, visent à lever des fonds pour le National Trust ou des œuvres caritatives comme la Royal British Legion, qui veille en gros sur les veuves et orphelins de la dernière guerre.

Tandis qu’on parlait des Britanniques ou des Anglais, on allait presque oublier les Ecossais ! Tout indique qu’ils ne ménagent pas non plus leurs énergies. Outre leur propre église St. Andrew’s, à la chaussée de Vleurgat, les fières gens du Nord peuvent compter sur une Caledonian Society of Brussels - la Calédonie, pour mémoire, nommant anciennement l’Ecosse - qui s’attache à entretenir les coutumes ancestrales et à exalter aussi une certaine identité.

Chaque année, au château d’Alden Biesen, un formidable week-end écossais réunit pendant l’été plus de 20 000 visiteurs, venus entre autres des pays voisins, pour goûter à "la culture écossaise et celte". On y danse, on y boit, on y festoie. Sur fond de cornemuse et de musique folk, dans un simulacre de Highland Games, la bière et le whisky, le malt et le houblon, coulent à flots. Pendant deux jours, le cœur de la Flandre bat pour l’Ecosse, et inversement. Cela crée probablement des liens, vu sous un certain angle nationaliste.

Enfin, on ne saurait conclure ce panorama des institutions britanniques en Belgique, sans évoquer le rayonnement de mouvements artistiques comme l’English Comedy Club ou la Brussels Shakespeare Society. Loin de chez eux, car la Belgique n’est-elle pas quelque part aux antipodes de la Grande-Bretagne, à mille lieues en tout cas par l’esprit et la pensée, nos chers amis Anglais s’évertuent à cultiver le goût de l’art dramatique. Quoi de meilleur que la magnificence du théâtre élisabéthain pour soigner son mal du pays ? Tandis, décidément, qu’ils continuent de se demander ce que c’est d’être ou ne pas être belge.

Intrigués - voire abasourdis - par nos péripéties politiques, ils comprennent mal, en effet, nos désunions et demeurent assez résolument unitaristes belgicains. Notre salut viendra peut-être un jour encore de l’Angleterre. God Save the Queen !

Publicité clickBoxBanner