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Cette page ne peut pas s’afficher, réessayez plus tard." Ce message est devenu banal pour les internautes égyptiens qui tentent de cliquer sur Al Jazeera, le site de la télévision qatarie, la version arabe du "Huffington Post" ou encore le site de Reporters sans frontières (RSF). Rien à voir avec les aléas techniques de la connexion locale, à peine meilleure que celle de la Libye. Selon l’association pour la liberté de pensée et d’expression, cette nouvelle censure, apparue il y a seulement quelques mois, touche pour l’heure 136 sites d’information, d’activistes et d’ONG défendant les droits de l’homme mais également d’organisations proches des Frères musulmans, comme le Hamas palestinien. Le site de Human Rights Watch a été bloqué ce vendredi 6 après la publication d'un rapport dénonçant la torture exercée par les forces de police et de sécurité nationale sur des détenus politiques.

A la différence de la Chine ou de l’Iran, ce procédé est inédit en Egypte. A dix mois de la fin du mandat présidentiel d’Abdel Fattah al Sissi, son régime autoritaire "révèle sa crainte de voir qu’une population informée puisse être une menace pour sa stabilité", analyse Alexandra el Khazen, responsable du bureau Moyen-Orient de RSF.

Chaque semaine, de nouvelles URL (les "adresses" du Web) deviennent inaccessibles. Les sites qui permettaient justement de contourner le blocage sont désormais dans le collimateur. Près de trois cents sites qui offraient aux internautes des listes de services VPN et proxy (tel www.freeproxylists.net, par exemple) sont désormais bloqués 

Les autorités installent un filtre géant

Les journalistes et activistes n’ont cependant pas renoncé à leurs claviers. Pour échapper à ce filtre géant, mis en place par une autorité gouvernementale qui ne s’est toujours pas dévoilée, certains quotidiens ont légèrement changé leur adresse internet. Les développeurs du site d’information critique "Al Mesryoon" (Les Egyptiens), proche des Frères musulmans, n’ont enlevé que quelques lettres à leur URL initiale.

"Mada Masr", le site indépendant d’investigation créé après la révolution de 2011, reproduit tous ses articles sur Facebook et Google drive. Narguant les services de renseignement et leurs informaticiens, la journaliste de "Mada Masr", Lina Attalah, écrit dans le "New York Times" : "Comme beaucoup, nous avons appris à nous développer dans des conditions extrêmes. Nous sommes agiles. Même si Internet est aussi devenu le terrain de jeu des gouvernements et entreprises privées, il y a toujours un espace où nous pourrons émerger et réémerger."

Cent soixante-et-unième sur cent quatre-vingt dans le classement de la liberté de la presse, l’Egypte est le troisième pays qui emprisonne le plus de journalistes, selon RSF. L’état d’urgence, instauré suite au double attentat anti-copte d’avril dernier, permet au Président de censurer et saisir toute publication. Un pouvoir qui s’étend aussi aux réseaux sociaux, avait alors précisé le président de l’Assemblée nationale. Quelques semaines plus tard, la page Facebook qui avait révélé les dessous de la censure en ligne annonçait qu’un de ses administrateurs venait d’être arrêté.

Des lignes rouges plus floues

Comme les ONG désormais obligées de se soumettre au contrôle des autorités, les journalistes évoluent en eaux troubles, sans savoir quand le couperet va tomber. Un diplomate occidental estime que "le pouvoir actuel est bien plus ambigu que sous Moubarak. Les lignes rouges n’apparaissent que quand elles sont franchies".

Début septembre, Al Bawaba, un organe de presse pro-gouvernemental et proche de la police, a déclenché les foudres des autorités. Pour sa "une" dénonçant l’évasion suspecte de l’ancien ministre de l’Intérieur de Moubarak, le quotidien a été suspendu et contraint de présenter des excuses au président al Sissi.

Trois ans après l’élection d’Abdel Fattah al Sissi, les mailles du filet répressif semblent s’être resserrées. Au nom de la stabilité de l’Egypte, 60 000 opposants sont derrière les barreaux et plus de 1 290 personnes ont disparu, après leur arrestation par les services de sécurité.