En Grèce, l'austérité s'assied sur les droits de l'homme
Décidées dans l'urgence, les politiques d'austérité adoptées en Grèce ont eu des conséquences très négatives sur les droits humains et les libertés fondamentales dans ce pays.
- Publié le 12-02-2015 à 13h50
- Mis à jour le 12-02-2015 à 14h04

Décidées dans l'urgence, les politiques d'austérité adoptées en Grèce ont eu des conséquences très négatives sur les droits humains et les libertés fondamentales dans ce pays. Eclairage en compagnie d'Elena Crespi, coordinatrice d'un rapport fouillé rédigé suite à une mission d'enquête menée par la FIDH (Fédération internationale des ligues des droits de l'homme) et sa branche hellénique.
Quelles sont les violations des droits fondamentaux les plus marquantes que vous avez pu observer sur le terrain ?
Difficile de choisir. Nous avons observé vraiment énormément de restrictions et de violations de ces droits dans plusieurs domaines. Pas seulement les droits économiques et sociaux, mais aussi les droits civils et politiques. On peut citer le cas de la répression violente des manifestations qui n'ont pas fait l'objet de poursuites judiciaires ou encore des atteintes à l'indépendance des médias. Mais les exemples qui nous ont vraiment frappés sont liés au secteur de la santé. Nous avons recueilli de nombreux témoignages très choquants. Les coupes budgétaires imposées par le gouvernement pour répondre aux exigences de la troïka - qui rassemble la Banque centrale européenne, le Fonds monétaire international et la Commission européenne, NdlR - ont été menées sans aucune analyse de l'impact possible de ces mesures sur la population. Elles ont mené à la fermeture pure et simple d'hôpitaux, à une réduction du nombre des lits dans ceux qui restent et à une diminution des équipements nécessaires pour effectuer les opérations. Des médecins nous ont confirmé ne pas avoir pu effectuer des opérations parfois urgentes, avec des conséquences mortelles dans certains cas.
Aujourd'hui, presque un tiers de la population n'a plus de sécurité sociale. De plus en plus de Grecs sont contraints de se tourner vers les cliniques sociales qui avaient été créées à l'origine pour les personnes les plus précarisées comme les migrants ou les Roms. L'écart entre riches et pauvres s'est encore creusé. L'Etat social n'a jamais été très fort en Grèce, mais là tout est à reconstruire.
A qui incombe principalement la responsabilité de cette dégradation ?
C'est une question vraiment centrale. Durant tous nos entretiens avec les différents protagonistes, on a constaté qu'ils se renvoient la balle : la troïka se cache derrière le gouvernement grec et le gouvernement grec se cache derrière la troïka.
Il est clair que les gouvernements grecs, de droite comme de gauche, qui se sont succédé depuis le début de la crise, portent une part de responsabilité. Mais il est vrai aussi qu'ils avaient une marge de manœuvre limitée car ils devaient tenir compte des critères très clairs et très stricts imposés par cette tutelle.
Le problème, c'est que la troïka, c'est tout le monde et c'est personne. Elle est devenue une sorte de zone grise derrière laquelle s'abritent ceux qui la composent. Or, tant l'Union européenne que les Etats membres, qui ont avalisé ses décisions, ont des obligations légales en matière de respect du droit international, y compris ceux des droits fondamentaux. Et certaines de ces obligations ont clairement été violées.
Lors de nos rencontres, des représentants de la troïka se sont justifiés en disant que lorsqu'ils agissaient au sein de celle-ci, ils n'intervenaient pas en tant qu'institutions de l'UE, mais sous un autre chapeau. Un peu comme si la troïka était une zone de non-droit où les obligations internationales ne s'appliquent pas. C'est inadmissible et ça ne tient pas la route juridiquement.
Ces mesures n'étaient-elles pas un mal nécessaire pour répondre à la crise ?
C'est là encore un argument qui est souvent revenu : tous les effets négatifs ont été qualifiés de mal nécessaire dans la recherche de la stabilité économique et financière. Mais, sans entrer dans les débats sur les alternatives envisageables, il semble très clair, suite à notre analyse, que les politiques d'austérité n'étaient pas la seule voie possible.
Aucune analyse de l'impact potentiel de ces mesures sur les droits fondamentaux n'a été réalisée, que ce soit en amont ou même après la mise en œuvre de ces politiques. Le droit international prend pourtant en compte les circonstances exceptionnelles qui peuvent survenir dans une situation de crise économique et financière grave comme celle que la Grèce a traversée et traverse encore. Il propose des critères, élaborés par les Nations unies, qui doivent guider les choix et l'élaboration des politiques pour faire en sorte d'assurer un seuil minimum de respect des droits de l'homme, surtout dans les services essentiels. Mais en Grèce, aucun n'a été respecté.
Lors de nos entretiens, nous avons eu l'impression très nette que les institutions ne s'en sont tout simplement pas préoccupées. On a le sentiment que dans l'élaboration de ces politiques économiques, il n'y a pas de place pour la question des droits fondamentaux. C'est inquiétant.
La situation est-elle aussi sérieuse dans les autres pays victimes de l'austérité ?
La Grèce est certainement le cas le plus extrême et nous n'avons pas encore eu l'opportunité de faire une enquête de terrain dans les autres pays qui ont fait l'objet de programmes d'ajustement économique. Mais il est certain que nos analyses peuvent s'y appliquer. Ce qui est frappant, c'est que ces programmes se ressemblent beaucoup ; les critères et les objectifs retenus sont plus ou moins les mêmes pour tous les pays en crise. Il n'y a même pas eu une adaptation à leur situation spécifique. Ce n'est pas seulement un problème grec, comme on peut l'entendre ici et là.
Quand l'austérité pousse à toutes les dérives
La crise a fait reculer la démocratie en Grèce." Ce n'est pas un anarchiste du quartier antiautoritaire d'Exarcheia qui le dit, ni un militant du Syriza, mais le président de la République hellénique, Karolos Papoulias, 86 ans.
Conséquences des politiques d'austérité
Tous les rapports des organismes internationaux qui se sont penchés sur la question disent la même chose. Qu'il s'agisse de Reporters sans frontières, qui a dénoncé la fermeture brutale de la télévision publique ERT par le Premier ministre Samaras le 13 juin 2013, Amnesty International, qui s'est fendue d'un rapport spécifique en 2014 sur les violences policières restées impunies, ou la Fédération internationale des droits de l'homme (FIDH), qui a souligné que "les mesures d'austérité en Grèce ont engendré une violation sans précédent des droits de l'homme depuis quatre ans". Tous déclinent, dans leurs rapports respectifs, la relation sans équivoque entre politique d'austérité et violation flagrante des droits de l'homme.
Pour Theodora Oikonomides, activiste et auteure du livre "Bienvenue à Ramallah" (publié chez Flammarion), la situation est pire que ce que l'on pourrait imaginer.
"Si on prend la Convention des droits économiques, sociaux et culturels, partie inaliénable de la Convention universelle des droits de l'homme, on verra qu'aucun de ces articles n'est respecté dans la Grèce des mémorandums", assène cette blogueuse qui, pendant des mois, a défié tous les jours via les réseaux sociaux, photos à l'appui, l'ancien ministre de l'Ordre public, le conservateur Nikos Dendias, pour qu'il s'explique sur le cas d'une jeune femme prise en bouclier par les forces antiémeute au cours d'une manifestation ou encore sur les cas de tortures avérés dans les commissariats, ou sur la collusion entre les forces antiémeute et le parti néonazi Aube dorée.
Le régime d'exception… devenu la norme
Les mesures économiques du gouvernement Samaras ont engendré des régimes d'exception comme, par exemple, à Skouries, dans le nord de la Grèce. Là, toute la population qui s'oppose à l'exploitation d'une mine d'or par le géant canadien Eldorado Gold s'est retrouvée fichée par l'unité antiterroriste.
Des mineurs ont été arrêtés à l'aube chez eux par des hommes masqués sans mandat, retenus et interrogés pendant plus de 14 heures sans possibilité de voir un avocat.
Pour le gouvernement Samaras, cet investissement minier canadien "était le plus grand investissement dans le pays de ces cinquante dernières années". Pas question donc de les effrayer. D'où les lois d'exception. D'où aussi les grèves cassées à coups de réquisitions, ce qui est contraire à la Constitution.
La défense des investissements étrangers s'est faite, en Grèce, au mépris des droits de l'homme mais aussi des droits syndicaux. Ainsi, les salariés du géant chinois Cosco, qui a en concession deux des quatre quais du port du Pirée, n'ont pas le droit de se syndiquer et encore moins de faire grève à défaut de quoi, dénoncent les dockers de la partie encore publique du port, "ils sont licenciés". En quatre ans, les droits des travailleurs ont été bafoués, le salaire minimum réduit de 22 %, le chômage a atteint 25,5 %.
Pour la FIDH, l'ancien gouvernement grec "partage la responsabilité de cette situation avec l'Union européenne et le Fonds monétaire international qui ont imposé à l'Etat grec de mettre en place des réformes encourageant la violation des droits de l'homme". Selon la FIDH, l'UE a incité un de ses Etats membres à mettre en place des réformes allant à l'encontre du droit européen et international.