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"Je me suis réveillée à 19h, je ne comprenais pas ce qu'il se passait. Mon employeur m'a dit que c'était grave mais qu'il allait tout arranger. Il a pris un papier et a rédigé un contrat de mariage", explique à France24 une Jordanienne de 31 ans qui a tenu à garder l'anonymat. Sans qu'elle puisse faire quoique ce soit, son employeur l'a violée après son travail. 

Le problématique article 308 du code pénal jordanien permet en effet aux violeurs d'échapper à une peine d'emprisonnement à condition qu'ils épousent leur victime et qu'ils restent mariés durant 5 ans. "Une fois marié, il m'a encore violée à plusieurs reprises, sauf que je ne pouvais plus porter plainte", poursuit la jeune femme. Si en théorie la femme a le choix de refuser cet "arrangement à l'amiable", dans la pratique, la famille du violeur et celle de la victime trouvent presque un accord qui permet de "sauver l'honneur et de respecter les traditions", explique l'avocate pénaliste, Enaam Asha. Résultat : bon nombre de viols et agressions sexuelles ne sont pas poursuivis.

Munir Idiabes, directeur exécutif de ‘Sisterhood Is a Global Institute’ (SIGI), est outré par cette pratique. "Marier une victime de viol à son violeur revient à lui infliger une double peine. C'est le violeur qui devrait être puni", martèle ce défenseur du droit des femmes. Parfois, la pression est en effet tellement forte que celles-ci finissent par se suicider, comme Amina Al Filali, une jeune marocaine de 16 ans qui avait beaucoup ému la toile (tous les détails ici).

Et, après avoir traumatisé leur épouse/victime durant 5 ans, les violeurs la répudient. Ils ont ainsi rempli toutes les obligations liées à l'article 308 et s'en sortent indemnes.

Enceintes, elles sont confrontées à un horrible dilemme

Suite à leur viol, certaines femmes tombent enceintes. Et, en Jordanie, l'avortement est interdit, même en cas de viol ou d'inceste, explique l'IRIN, l'agence de presse de l'ONU. Deux choix s'offrent alors à elles : soit elles décident de se marier avec leur agresseur pour garder leur enfant, soit l'enfant leur est retiré à la naissance. Les lois sur la filiation n'autorisent la mère à vivre avec son enfant que lorsqu'un contrat de mariage est signé. "Je n'ai pas eu d'autre choix que d'épouser mon violeur car je ne voulais pas perdre mon enfant", explique Nawal. "Je ne me souviens pas de la fête de mariage car je n'en avais rien à faire, je pensais juste que j'étais condamnée à passer le restant de mes jours dans la maison où j'avais été violée". Seulement voilà : dans certains cas, les violeurs ne sont pas identifiés. Une jeune femme de 25 ans interrogée par France24 s'est retrouvée dans ce cas de figure. "Je n'ai pas pu identifier mon violeur, j'ai donc dû abandonner mon enfant alors que je voulais le garder", déplore-t-elle.

Selon Taghreed Al-Doghmi, avocat et militant des droits de l'homme, de plus en plus d'hommes parviennent à échapper à leur condamnation en utilisant l'article 308. Il parle de "centaines de cas" rien qu'en Jordanie. En Syrie et au Liban, des lois similaires existent. 


D'où vient cette loi?

Mohammad Sartawi, professeur à la Faculté de la charia de l’université de Jordanie, affirme que cette loi n'est pas inspirée de l'Islam. "L'Islam ne cautionne pas le fait de punir la victime en la forçant à se marier avec son violeur. Les violeurs devraient être sévèrement punis afin de protéger la société de ces crimes", indique-t-il à l'INRI. "L'approbation est la base du mariage dans l'Islam".

En réalité, l'origine vient plutôt des traditions. Selon Eman Bisher, un professeur en éducation qui traite du leadership des femmes à l’université Al-Balqa, "les attentes culturelles et sociétales qui déterminent le rôle des femmes et qui leur donnent la 'responsabilité' de préserver l'honneur de leur famille rendent la pratique acceptable". 

Aujourd'hui, des organisations de défense des droits de l'Homme se battent pour que cet article du code pénal soit purement et simplement supprimé.