En Syrie, certains opposants voient d'un mauvais oeil une intervention militaire étrangère

Entretien de Christophe Lamfalussy Publié le - Mis à jour le

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International En exil à Paris, Haytam Manna est l’une des voix de l’opposition en Syrie. Vice-président du Comité de coordination nationale pour le changement démocratique (opposition non armée, dite de l’intérieur), il s’oppose fermement à une intervention militaire sans l’aval de l’Onu.


Les Occidentaux envisagent une action punitive en Syrie. Qu’en pensez-vous ?  

Une intervention n’est ni punitive ni gentille. La question est : va-t-on faire entrer la Syrie dans le cadre de l’illégalité internationale ? Nous n’acceptons pas une intervention militaire en dehors du cadre de l’Onu.  

S’il y a un accord de l’Onu, c’est bon pour vous ?  

Dans un cadre légal international, et s’il y a des preuves de l’utilisation d’armes chimiques par le régime syrien, on peut tout discuter. Si c’est une décision de Barack Obama ou de John Kerry, c’est non. Les Etats-Unis ont changé de politique plusieurs fois depuis deux ans. Nous sommes en contact avec les Américains depuis le début des événements. Je peux vous assurer qu’ils ont changé si souvent de position que je ne sais pas ce qu’ils veulent exactement. S’ils frappent, on ne tuera pas que des militaires syriens. Des civils aussi vont mourir.  

Pourquoi êtes-vous opposé, de façon générale, à une intervention étrangère ?  

Parce que notre projet est la démocratie, et que la démocratie ne peut pas être établie avec des forces étrangères. On ne peut construire une démocratie que sur un rapport de force dans la société elle-même. Cette intervention va renforcer les extrémistes, des deux côtés, et affaiblir les modérés.  

N’a-t-on pas atteint un tel point qu’une intervention extérieure est nécessaire pour amener les belligérants à une table des négociations ?  

Au contraire. On risque de renforcer ceux qui s’opposent à une solution politique. Une action militaire va renforcer des groupes comme Al-Nosra, lié à al Qaeda, et les extrémistes du régime. Même l’Armée syrienne libre (ASL) sera déforcée par une attaque militaire. 

Votre opposition, qui réclame un dialogue politique, n’est-elle pas déjà sans voix ? 

Nous sommes les plus forts au niveau de la majorité du peuple syrien. Il est vrai que nous sommes sans voix face aux groupes extrémistes, car nous sommes contre eux. Nous demandons l’arrêt de l’entrée des jihadistes étrangers, publiquement.  

Quelle solution politique prônez-vous ?  

Elle existe. Le problème est que les Américains et leurs alliés ne parviennent pas à trouver un compromis entre les différentes composantes de la Coalition nationale syrienne (CNS) et à créer une délégation pour (la conférence internationale de paix, dite de) Genève II. Nous payons les frais de l’échec au sein de la Coalition. Une intervention militaire couvrirait cet échec. En fait, le CNS n’a jamais accepté Genève II.  

Quel rôle peuvent jouer les pays arabes ?  

Certains pays, comme l’Egypte, essaient de calmer les esprits. D’autres sont plus acharnés que les Etats-Unis, comme l’Arabie saoudite et le Qatar. Ces pays n’ont rien à perdre. Ils cherchent à gagner par la voie militaire ce qu’ils ont perdu en dépensant leur argent autrement.  

Est-ce une guerre qui reflète le conflit entre les sunnites et les chiites ?  

Non. Nous sommes dans un conflit politique auquel certains essaient de donner une coloration (religieuse, NdlR). C’est al Qaeda qui prône un Etat sunnite et autoritaire en remplacement d’un Etat soi-disant alaouite. Mais ce n’est pas le cas. En Syrie, le Premier ministre, beaucoup de ministres et de responsables de sécurité, le principal chef de l’armée, etc. sont des sunnites. On ne peut dès lors pas parler d’un conflit entre sunnites et chiites.  

Certains jeunes Belges sont partis se battre en Syrie, venus des quartiers de Bruxelles et d’ailleurs. Que leur dites-vous ?  

Je dis à chacun : si vous avez des principes à défendre, un dogme religieux ou laïque à promouvoir, faites-le dans votre pays. Ne faites pas cela dans un pays dont vous ne connaissez ni la géographie, ni l’histoire, ni la société. Vous allez mourir gratuitement. Rentrez chez vous ! Fichez-nous la paix ! Car vous voulez établir un Etat islamique - ce que la Syrie ne peut pas supporter.
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