En Tunisie, Ennahda poursuit sa mue

Camille Le Tallec Correspondante à Tunis Publié le - Mis à jour le

International

Un parc des expositions plein à craquer, des invités de marque, et une ambiance de feu. Pour son neuvième congrès, qui se tient depuis jeudi et jusqu’à dimanche dans la banlieue de Tunis, le parti islamiste Ennahda a voulu frapper fort. "C’est historique, c’est une victoire pour Ennahda, pour la révolution tunisienne et pour le monde islamique", s’enthousiasmait à l’ouverture Abdelkarim Harouni, l’actuel ministre des transports.

Interdit pendant des décennies sous le régime de Zine el Abidine ben Ali, le parti n’avait pu se réunir en Tunisie depuis 1988. La révolution, le 14 janvier 2011, a changé la donne. Légalisé en mars 2011, Ennahda a depuis tissé sa toile sur le territoire avec 264 bureaux locaux et près de 65000 adhérents revendiqués. Il a remporté 41 % des sièges lors des élections de l’Assemblée constituante, en octobre, et domine le gouvernement de coalition, formé avec deux partis de gauche, le Congrès de la République (CPR) et Ettakatol.

Un passage éclair de la clandestinité au pouvoir qui habite les débats des 1103 congressistes, conscients de la nécessaire mue du parti. Dimanche, ils devront se prononcer sur quatre motions, qui réviseront son organisation interne, sa stratégie politique, son orientation sur les questions de société, et sa position sur ses alliances. "Il faut sortir des réflexes d’autoprotection, pour répondre aux attentes du peuple et réaliser les objectifs de la révolution", explique Faouzi Jaballah, militant et observateur du Congrès. "Exister n’est plus une fin en soi."

Bien qu’au pouvoir, Ennahda se pose volontiers en victime, évoquant une "contre-révolution" ou un "complot" face aux nombreuses difficultés. Le gouvernement peine à remettre le pays sur les rails, alors que la révolution a dégradé une situation économique et sociale déjà fragilisée par la crise. Une croissance nulle en 2011 a fait grimper le taux de chômage à 20 % de la population active, voire davantage dans les régions déshéritées de l’intérieur du pays, où était né le soulèvement populaire fin 2010.

"Tous les ténors du parti ont passé des décennies en prison, comment peuvent-ils du jour au lendemain diriger un pays ?", s’interroge déjà Mohamed Mbarek, restaurateur à Hammamet. La remarque est récurrente chez les détracteurs d’Ennahda. Hamadi Jebali, secrétaire général du mouvement et actuel chef du gouvernement, a passé seize ans en prison. Ali Larayedh est devenu ministre de l’intérieur après 14 ans derrière les barreaux.

Rached Ghannouchi, président du parti depuis sa création en 1981, a vécu en exil pendant plus de 20 ans. Jeudi, à la tribune, il a plaidé pour un "consensus national" et assuré que le pays était "entre de bonnes mains", minimisant les déboires de la "troïka", qui a tangué, fin juin, quand Hamadi Jebali a fait extrader en catimini l’ex-Premier ministre libyen Baghdadi Mahmoudi. Le président Moncef Marzouki, issu du CPR, qui s’y opposait depuis plusieurs semaines, a porté l’affaire devant l’Assemblée constituante.

L’incident avait renforcé les craintes, au sein de la société civile et de l’opposition, d’une "dérive autoritaire d’Ennahda". Le mouvement a placé ses hommes à la tête des gouvernorats (équivalent des régions) et dans les entreprises publiques. Des voix s’élèvent pour dénoncer "l’infiltration" de cadres du parti. "C’est le retour à l’Etat-parti, comme au temps de Ben Ali", affirme une journaliste de la radio publique. L’instance chargée de réformer le secteur des médias s’est d’ailleurs sabordée après avoir accusé le gouvernement d’user d’"outils de désinformation et de censure".

Autre structure en suspens, l’instance indépendante pour les élections n’a toujours pas été reconduite, alors que le prochain scrutin est annoncé pour mars 2013. Ennahda est aussi critiqué pour son "laxisme" voire sa "complaisance" à l’égard de la mouvance salafiste, à l’origine de plusieurs incidents violents ces derniers mois. En juin, un couvre-feu avait dû être instauré après une nuit de violences dans plusieurs quartiers de la capitale. Les salafistes entendaient protester contre une exposition d’art jugée offensante envers l’islam.

Le gouvernement a fait passer des messages fermes "contre la violence", mais des députés d’Ennahda ont annoncé qu’ils proposeraient une loi condamnant l’atteinte au sacré. Un "double langage" qui révèle les divisions internes du parti islamiste. "Le mouvement est traversé par différents courants", explique le politologue Slaheddine Jourchi. "Le plus radical flirte volontiers avec les salafistes."

La décision, en mars, de renoncer à inscrire la charia dans la future Constitution, était loin de faire l’unanimité dans les rangs d’Ennahda. Mercredi, Rached Ghannouchi déclarait dans un entretien au journal en ligne "Leaders" que la principale mission du Congrès serait "d’ancrer Ennahda en tant que mouvement islamiste modéré, ouvert". Peut-on y voir une clarification de son positionnement ? Rien n’est moins sûr. Le chef du parti, ovationné à l’ouverture du Congrès et qui devrait être reconduit, a souvent fait le grand écart pour maintenir l’unité d’Ennahda.

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