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Peut-on changer la fabrique d’un pays et la nature de son pouvoir politique avec une si courte majorité ? Avec juste 51,4 % des voix, Recep Tayyip Erdogan a remporté son pari de faire avaliser par les électeurs turcs le passage à un système présidentiel fort, mais à quel prix : une opposition laminée, des dirigeants kurdes en prison, des médias réduits au silence, près de 100 000 fonctionnaires licenciés au prétexte qu’ils auraient des affinités avec le coup d’État avorté de l’été 2016.

Surtout, il apparaît que la Turquie - comme la France l’est à ses référendums - est profondément divisée en deux camps : une aile républicaine, citadine, plutôt de gauche et laïque, et une aile religieuse et conservatrice, provinciale, décidée à restaurer l’islam comme le liant social de la Turquie, là où le fondateur de la République, Mustafa Kemal Atatürk, en avait fait une religion d’Etat strictement contrôlée.

Les trois plus grandes villes turques - Istanbul, Ankara et Izmir - ont voté contre. La population du sud-est, à majorité kurde, a également voté massivement pour le "non". Le deuxième parti du pays, dans l’opposition, le CHP, réclame l’annulation du scrutin.

Avec ou sans l’Union européenne

Durant la campagne électorale, le président Erdogan s’est habilement présenté comme l’homme de la stabilité, l’homme qui incarne le renouveau d’une Turquie fière, égale aux grandes puissances. On ne mesure pas bien en Europe l’humiliation que représente, pour les dirigeants turcs, le gel des négociations d’adhésion à l’Union européenne (UE), alors qu’Erdogan cherche à rétablir une puissance turque, ouverte sur l’Europe et sur l’Asie. Le président a cependant promis de "remettre sur la table" la question de l’adhésion européenne, au motif que le Brexit a fragilisé l’UE.


Ankara a déposé officiellement sa candidature en avril 1987 et n’a pu entamer les négociations avec Bruxelles qu’en 2005. La question du génocide arménien, les doutes de l’opinion publique européenne sur l’inclusion d’un pays à majorité musulmane, puis la purge massive après le coup d’État avorté ont nettement refroidi les dirigeants européens.

"La Turquie a compris que sa candidature ne serait pas admise et qu’il faut faire avec", estime Jean Marcou, spécialiste de la Turquie à Sciences Po Grenoble. La réforme constitutionnelle s’inscrit dans le projet d’Erdogan qui est de changer le pays en profondeur. Elle doit normalement entrer en vigueur en 2019.

Sa vision pour 2023

Théoriquement M. Erdogan - qui a déjà quatorze ans de pouvoir à son actif - pourrait rester aux manettes jusqu’en 2029, à la condition qu’il soit réélu lors des présidentielles de 2019 et de 2024.

Ses ambitions sont à la mesure d’Atatürk dont l’héritage s’efface progressivement de l’histoire officielle. Erdogan les a résumées dans sa "vision 2023" : faire entrer la Turquie dans le Top 10 des puissances économiques, quasi-doubler le revenu par habitant, construire des voies de chemin de fer, développer les ports, augmenter le nombre de touristes et de médecins. On célébrera en 2023 le centenaire de la fondation de la République turque. Ce sera un moment clé, hautement symbolique. Mais dans l’intervalle, le futur superprésident devra gérer un pays divisé.