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Recep Tayyip Erdogan dénonçait en 2017 les "pratiques nazies" du gouvernement allemand. Un an et demi après, le président turc entame, jeudi à Berlin, une visite d'Etat censée réconcilier les deux pays; malgré des protestations.

Entre Ankara et Berlin, les sujets de friction n'ont pas manqué ces dernières années, du putsch manqué en 2016 contre M. Erdogan, qui a reproché à l'Allemagne la timidité de son soutien, aux arrestations de ressortissants allemands en Turquie, dont des journalistes.

Mais l'heure est au dégel, même si sept Allemands restent toujours emprisonnés.

"Le premier objectif de cette visite est de mettre définitivement fin à la période (de tensions) que nos relations bilatérales ont traversée ces dernières années", a ainsi confié M. Erdogan dimanche avant de s'envoler pour les Etats-Unis, d'où il gagnera Berlin jeudi.

Pour sa première visite d'Etat en Allemagne depuis son élection à la présidence en 2014, M. Erdogan sera reçu à deux reprises par Angela Merkel, ainsi que par le président Frank-Walter Steinmeier. Il inaugurera ensuite samedi la mosquée de Cologne, financée par une organisation turque.

Rivaux pour l'Euro-2024

Hasard du calendrier, l'UEFA décidera jeudi, le jour-même de l'arrivée de M. Erdogan, qui de la Turquie ou l'Allemagne accueillera l'Euro-2024 de football. Cette dernière faisait figure de favorite mais son image est écornée par les accusations de racisme lancées contre la Fédération allemande de football par Mesut Özil, qui, bruyamment soutenu par le président turc, s'est retiré de la sélection.

Au-delà de cette rivalité, les enjeux de la visite sont multiples.

Dans un contexte turc marqué par une crise économique aiguë et une relation dégradée avec les Etats-Unis, M. Erdogan attend des "mesures" pour développer les relations entre les deux pays. Avec environ 7.500 entreprises allemandes présentes en Turquie, Berlin est un partenaire incontournable.

Le groupe allemand Siemens lorgne notamment sur un méga-chantier de construction de lignes à grande vitesse dont le montant total pourrait s'élever à 35 milliards d'euros.

M. Erdogan souhaite en outre que l'Allemagne, où vivent environ 3 millions de personnes d'origine ou de nationalité turque, joue un "rôle constructif" dans plusieurs dossiers cruciaux, comme le processus d'adhésion de la Turquie à l'Union européenne ou l'exemption de visas.

La question syrienne sera aussi au coeur des échanges entre les deux pays, qui accueillent à eux deux plusieurs millions de réfugiés syriens et veulent éviter de nouveaux afflux de migrants.

Autre attente de M. Erdogan: l'Allemagne doit lutter "avec plus d'efficacité" contre le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) --une organisation terroriste, selon Ankara et l'UE-- et les partisans du prédicateur Fethullah Gülen, accusé d'avoir fomenté le putsch manqué de 2016.

Merkel sèche un banquet

Berlin et Ankara connaissent une "sorte de lune de miel", résume Kristian Brakel, spécialiste de la Turquie au sein de la Fondation Heinrich Böll, proche des Verts. "La situation en Turquie ne s'est pourtant pas améliorée, au contraire", glisse-t-il.

L'accueil en grande pompe réservé à M. Erdogan, accusé de dérive autoritaire, suscite d'ailleurs des crispations.

Après avoir traité les Allemands de "fascistes" pour avoir refusé la tenue de meetings électoraux turcs en 2017, il veut être "à nouveau notre ami" maintenant que plonge l'économie turque, ironise le quotidien populaire Bild.

Pour le journaliste germano-turc Deniz Yücel, correspondant du quotidien Die Welt détenu plus d'un an en Turquie, l'Allemagne "trahit tous ceux qui aspirent à une société libre, démocratique et laïque".

Signe de l'embarras suscité par cette visite, des personnalités politiques vont bouder le banquet donné vendredi soir en l'honneur de M. Erdogan au Château de Bellevue, siège de la présidence. Et Mme Merkel ne sera pas présente non plus, une absence dont la chancellerie n'a pas précisé la raison.

Enfin, de nombreuses manifestations émailleront le séjour du président turc, doté de pouvoirs renforcés depuis le début de son nouveau mandat en juillet.

Les opposants, en particulier kurdes, défileront vendredi à Berlin. Les organisateurs attendent 10.000 personnes. Une autre grande manifestation est prévue samedi à Cologne.