International

"Dostoïevski disait que la beauté sauvera le monde. Ce que vous voyez ici, c’est la beauté d’une société qui croit en la vérité. L’intensité d’une culture européenne dont la Roumanie doit faire partie. C’est cette beauté qui sauvera la Roumanie et l’Europe." Radu Vancu, représentant de la communauté de manifestants "Va vedem din Sibiu", s'exprimait mardi soir au Parlement européen, devant une exposition de photographies mettant à l'honneur la société roumaine qui bat le pavé depuis plus d'un an pour défendre l'état de droit.

Des hommes, des femmes, de jeunes et des moins jeunes, emmitouflés dans leurs gros manteaux pour affronter le froid de février 2017. Un drapeau européen géant formé devant le siège du gouvernement social-démocrate qui avait alors tenté de dépénaliser en catimini la corruption, avant de poursuivre son bras de fer avec la justice. Des pancartes et des slogans menaçant les politiciens corrompus de prison.

Meeting lors du 60e anniversaire de l'UE, a Bucarest, le 25 mars 2017.
© Adrian Catu

"Voilà la génération qui va changer et illuminer la Roumanie. Une génération qui a compris que ce n’était plus possible de continuer avec des voleurs", a déclaré l'eurodéputée du groupe des Conservateurs et réformistes européens (ERC) Monica Macovei, qui a organisé l'événement "Romanians take the streets" aux côtés de l'Allemand Sven Giegold, du groupe des Verts-ALE.

Les images exposées dans l'hémicycle représentent ainsi un échantillon d'une société déterminée à se battre pour une Roumanie démocratique et surtout, européenne. Comme une piqure de rappel, un cri d'alarme lancé à l'UE, à l'heure où le président de centre-droite Klaus Iohannis se trouve ce mercredi à Bruxelles pour rencontrer les présidents du Conseil européen et de la Commission, Donald Tusk et Jean-Claude Juncker. "L’indépendance de la justice roumaine est intangible. Je vais m’impliquer totalement et faire absolument tout ce qu’un président peut faire pour la préserver", a assuré le chef d'Etat, qui est à couteaux tirés avec la majorité parlementaire sur la question.

Il y a dix jours à peine, près de 90 000 citoyens ont encore envahi les rues de Bucarest et des grandes villes du pays pour protester contre les trois "lois de la justice" adoptées par le Parlement roumain en décembre 2017.

Manifestation du 27 novembre 2017.
© Catalin Georgescu

"Mais les manifestations ne sont pas une question de chiffres. Chaque personne qui y a participé a eu ses raisons, ses inquiétudes par rapport à son destin et celui de sa famille. Parce que la corruption en est arrivée à tuer. A tuer des vies (l'incendie de la discothèque Colectiv, autorisée à ouvrir que par la grâce des pots-de-vin, a tué 64 personnes en 2015, NdlR). Mais aussi des espoirs. Et chacune de ces personnes dit qu’elle refuse de donner aux dirigeants le permis de tuer à nouveau", précise Oana Dimofte, fondatrice de l'organisation Coruptia ucide (La corruption tue).

Manifestation du 5 fevrier 2017.
© Catalin Georgescu

Contestées par nombre d'observateurs, de juristes, d'ONG, d'ambassades étrangères et par la Commission européenne, les trois réformes des sociaux-démocrates, si elles venaient à être mises en oeuvre, réduiraient l’indépendance des magistrats et les prérogatives du Parquet anticorruption (DNA). A l'heure où la Cour constitutionnelle se penche sur ces lois et où le président de centre-droite Klaus Iohannis peut encore refuser de les promulguer, le sort de la justice roumaine est en train de se jouer.

Manifestation du 12 fevrier 2017.
© Adrian Catu

"Ces lois institutionnalisent le mensonge. Or, on ne peut pas vivre dans un mensonge, à moins de vivre dans un Etat illibéral ou totalitaire. Après tout, l'historien polonais Leszek Kołakowski disait que le mensonge est l’âme immortelle du communisme", rappelle M. Vancu. Ce poète de profession a été jusqu'à imaginer une nouvelle façon de manifester, pour s'assurer que le Parti social-démocrate (PSD), au pouvoir depuis les législatives de décembre 2016, ne se sentira jamais à l'abri des regards.

"Ils s’étaient habitués aux marches, il avaient appris à les ignorer. En décembre, nous sommes donc restés 60 heures devant le siège du PSD de la ville de Sibiu (centre de la Roumanie, NdlR). Et nous y sommes chaque jour, depuis 50 jours, en silence, en train de le regarder. C'est une forme de Occupy (en référence au mouvement américain Occupy Wall Street, NdlR)".

Manifestation du 12 fevrier 2017.
© Catalin Georgescu

"Les Roumains sont sortis dans la rue beaucoup de fois après 1989 (année de la chute du régime communiste, NdlR). Mais cette fois, c’est différent. Vingt-huit ans plus tard, nous vivons une autre révolution. Une révolution paisible. Une révolution civique. Avec l’ombre d’une nouvelle dictature au-dessus de leur tête, les Roumains se sont réinventés en tant que citoyens. Des citoyens qui se battent pour leurs droits et parlent politique. La politique n’est plus l’adage des politiciens. Elle est dans la rue", observe encore Mihai Tudorica, représentant du mouvement #Rezistenta.

Manifestation du 17 septembre 2017.
© Mihuta Savu (Epoch Times Romania)

"Malheureusement, ce phénomène de contestation va continuer parce que le PSD est loin de vouloir arrêter les abus", regrette Oana Dimofte. Des dizaines de projets de modification du Code pénal, qui risquent de miner la lutte anticorruption, se trouvent sur la table des députés. Aussi, la Roumanie en est-elle à son troisième gouvernement en treize mois, investi ce mardi avec, à sa tête, Viorica Dancila, une ancienne eurodéputée aux capacités plus que contestées. Signe que le Parti social-démocrate est prêt à sacrifier son propre exécutif, la crédibilité et la stabilité politique du pays pour mener à bien ses projets de réforme de la justice.

Manifestation du 8 fevrier 2017.
© Andreea Retinschi

La Roumanie a donc rejoint la Pologne et la Hongrie, dans le club des Etats membres où l'état de droit se trouve sur le fil du rasoir et que la Commission est forcée de rappeler à l'ordre. Ainsi, après un dialogue de sourds de plusieurs mois avec Varsovie, l'exécutif européen a-t-il dû activer l'article 7 du traité de l'UE qui pourrait aboutir à la suspension du droit de vote de la Pologne au sein du Conseil.

Une "arme nucléaire" que nombre de manifestants roumains voudraient voir posée sur la tempe des dirigeants roumains pour les pousser à revenir dans le rang. "Si cet article existe, c’est parce qu’on a imaginé qu’un Etat membre franchirait un jour cette ligne rouge. Mais si on trace une ligne rouge et qu'on laisse tout le monde la franchir, elle n’a plus aucune valeur", explique George Barbarosie, qui se présente comme manifestant depuis février jusqu'à aujourd'hui.

En attendant, le 24 janvier 2018, la Commission a exprimé ses inquiétudes quant aux réformes de la justice envisagées en Roumanie, dans une lettre envoyée aux autorités de Bucarest. "L’Etat de droit a fait des progrès remarquables en Roumanie. (...) La marche de la Roumanie vers l’état de droit doit être comprise comme une marche irréversible", a insisté ce mercredi le président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker. Et d'ajouter : "Si les lois roumaines devaient rester celles qui ont été envisagées par le Parlement, et la suppression du Mécanisme de vérification et l’adhésion de la Roumanie à Schengen se poseraient en d’autres termes."

Aussi, certains Etats membres, comme la Belgique, seraient en faveur de conditionner l'accès aux fonds européens au respect de l'Etat de droit. L'idée devrait être discutée lors des négociations du cadre budgétaire européen pour la période post-2020. Mais la question reste sensible. Selon Sven Giegold par exemple, "couper les fonds agricoles ou de cohésion affecterait surtout les groupes les plus vulnérables et ce n’est pas un moyen de toucher les gouvernements. Cela risque d’attiser les sentiments antieuropéens."

Manifestation de fevrier 2017.
© Catalin Georgescu

"Nous regardons vers nos pays voisins. Et nous voyons que ces mêmes murs que nous pensions avoir détruits pour toujours dans les années 90 ressurgissent", regrette M. Tudorica. "Aujourd’hui, à l’heure où l’espace pour la démocratie se restreint, je ne dirai pas Ich bin ein Berliner (comme le président américain John Kennedy, en 1963, lors de sa visite du mur de Berlin, NdlR), mais je suis fier de dire Ich bin ein Romanian."