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A première vue, cela ressemble fort à ce que Charles de Gaulle appelait un "machin". Vingt et une nations européennes regroupées pour constituer une force de soutien à la Monuc - Mission des Nations Unies au Congo - parlant quasi autant de langues qu'il y a de pays, avec chacun son matériel et ses traditions militaires, voilà l'affaire.

A y regarder de plus près, par exemple la base avancée de N'Dolo, l'aérodrome au centre de Kinshasa, l'impression est la même: un camp retranché derrière un mur de palissade en béton pour éviter les balles perdues pas pour tout le monde, une foule de matériel disparate, des barbelés entre les détachements des différents pays, des alignements de tentes climatisées, des amas de conteneurs beige, kaki ou rouille qu'on se croirait dans le port d'Anvers ou de Zeebruges. Le tout est perdu au milieu d'un champ d'aviation complètement délabré où traînent les épaves de vieux Douglas DC-3, d'hélicos Puma, Alouette II et III, etc., tandis que, tapis sous un hangar, sommeillent trois voilures tournantes russes Mikhail Leontovitch MiL Mi-24 "Hind" et un Mi-8 "Hip" de la Force aérienne congolaise. À l'autre bout manoeuvrent des avions de transport civils, comme de vénérables Antonov 2 biplans, tandis que la population locale, généralement des familles de militaires, vaque à ses occupations en bord de piste et dans les hangars désaffestés. Voilà le décor. Et pourtant, ça marche.

Le principe de l'Eufor RD Congo est relativement simple. Le commandement opérationnel allemand est installé à Potsdam, près de Berlin, alors que le commandemant tactique est français et basé à Kin (N'Dolo). Dans la capitale congolaise, sont implantés les éléments avancés: la Légion étrangère espagnole, force de réaction rapide, est à N'Dolo, tandis qu'un bataillon aéroporté allemand, appuyé par des forces spéciales néerlandaises, est à N'Djili, tout comme les deux hélicos Gazelle des forces spéciales françaises, équipés notamment de missiles antichar TOW. En réserve "au-delà de l'horizon" à Libreville, au Gabon, se trouvent le bataillon aéroporté français ainsi que les avions de transport. Enfin, trois avions de combat français Mirage F-1 CR qu'on peut appeler à la rescousse sont basés à N'Djamena.

La mise en place de l'incroyable puzzle, qui constitue quand même la première vraie opération militaire sous la bannière de l'Union européenne, n'a pas été simple. Le général de corps aérien Karlheinz Viereck a dû prendre son bâton de pèlerin pour générer cette force. Le plus simple ne fut pas de rassembler des moyens aériens suffisants: des Hercules C-130 et des Transall C-160 viennent de sept nations différentes. Et si les Grecs amenaient un C-130, les Turcs, pourtant pas dans l'UE, voulaient en fournir un aussi... Il a fallu tenir compte des impératifs nationaux, notamment de la restriction allemande selon laquelle le personnel militaire, au Congo, ne peut travailler que dans Kinshasa et sa région. Ses deux Transall médicalisés ne peuvent circuler qu'entre Libreville et la capitale congolaise. Cette décision politique a été motivée notamment par une rumeur selon laquelle les militaires allemands risquaient de se trouver confrontés à des enfants soldats, ce qui, compte tenu du rayon d'action de l'Eufor, qui évite les provinces de l'est, n'était pas juste. Mais cela eut pour conséquence la mise à disposition du C-130 belge "Casevac" (Casualty evacuation), susceptible d'aller chercher des blessés partout dans le pays. Ceci n'est qu'un exemple; ce fut comme cela pour presque tout, sans empêcher l'Eufor RD Congo d'être pleinement opérationnelle la veille du premier tour des élections, le 29 juillet dernier.

A 35 km de Berlin, Potsdam a toujours attiré les rois, les princes, les célébrités et les militaires. La caserne Henning von Treskow, du nom d'un officier opposé au nazisme, a d'abord été une école de la Luftwaffe, avant d'abriter des éléments de l'Armée rouge soviétique, notamment les services de renseignement militaire russes. Récupéré par l'Armée populaire de la RDA, le site, depuis la réunification allemande, accueille le commandement territorial de la Bundeswehr, l'armée fédérale. Un destin.

C'est là, dans deux de ces bâtiments banalement militaires, qu'est implanté l'OHQ (Operation HeadQuarters) de l'Eufor et ses 150 officiants. Sous haute sécurité, la "sperrzone" est le centre nerveux du commandement européen. Il comprend notamment une salle qui, avec ses téléphones sécurisés et ses écrans d'ordinateur répartis sur des tables courbes, ressemble à la salle de contôle de la Nasa à Houston. En plus petit. Ce centre de commandement fonctionne en permanence, en liaison avec Bruxelles (les autorités politiques et militaires de l'UE) et avec Kinshasa. Pour l'heure, quatre personnes y travaillent, sous la direction du lieutenant-colonel polonais Tabor, chauve à la barbe envahissante dans le genre pas rigolo. Il informe régulièrement le commandement de la situation tactique, et reçoit en permanence des infos de Kin. Par exemple, la situation météorologique donne des indications sur les possibilités de mouvements aériens sur Kin ou entre la capitale, les régions du pays, le Gabon et le Tchad.

"L'impression, l'image qu'ont les opérateurs sur le terrain n'est pas la même que celle qu'on a ici avec les moyens de communication", est forcé de reconnaître le lieutenant-colonel Jesko Peldszus, brillant officier de la Bundeswehr ayant participé à la planification de l'opération. C'est pourquoi l'affinement a été réalisé sur place, sous le commandement du général de division français Christian Damay.

Par exemple, la logistique. Un chaud soleil de midi cogne sur N'Dolo, et l'on fait la file devant l'entrée de la cantine. Signe visible du côté hétéroclite de la troupe, on y voit tout type de camouflage. Ceux-là, en vert et noir, viennent de pays nordiques; ces tenues de vol couleur sable sont allemandes. Tiens, voilà des Belges... en short camouflé. Ceux des Français - les shorts - sont beaucoup plus courts et plus seyants; oui, ça vous va à ravir, mademoiselle soldate, trop bien même. Maintenant concédée à une entreprise privée, la cantine était, au départ, tenue par les Français: des installations prévues pour 500 personnes en ont nourri 1200 pendant deux mois. "Et, une fois par mois, je faisais venir du foie gras et de la langouste", dit non sans fierté le colonel Bernard Tanguy. Maintenant, ce n'est plus tout à fait ça.

Ç'eût été bon pour le moral, pourtant, car, "après 3 mois et demi, 4 mois, les gens commencent à être fatigués. C'est le pire moment de la mission", commente le lieutenant-colonel Thierry Fusalba, porte-parole de l'Eufor. Lui, avec le temps, est devenu une star au Congo: on le voit partout, dans les journaux et à la télévision. Il résume: "Au départ, on se faisait traiter de néo-colonialistes. Maintenant, la question des journalistes congolais, c'est: est-ce qu'Eufor va rester? C'est le paradoxe du Congolais. Au début, il dit pouvoir se débrouiller sans les internationaux, ensuite il demande ce qu'on va lui donner."

Il a d'abord fallu s'installer. "Les Belges ont facilité l'accès à N'Dolo, dit le colonel Pelszus, car leur contact avec les militaires congolais était bon. Et ils ont facilité les reconnaissances puisqu'ils avaient la connaissance du terrain." Tandis que les Français apportaient les sanitaires, dont des douches de campagne semblables à celles des astronautes dans la navette spaticale, les Belges amenaient leurs tentes climatisées au confort reconnu même par le général Damay, qui a dit vouloir y rester jusqu'à la fin des opérations. Les Allemands, eux, se sont chargés de l'appui médical, avec un hôpital dit de "rôle 2", équipé en radiologie, chirurgie, etc. "Un soldat allemand déployé sur un théâtre d'opération doit pouvoir toujours être traité comme s'il était en Allemagne", précise le colonel Jesko Peldszus.

Ensuite, le plus grand défi de la Force européenne a été de se faire accepter, et elle n'a pas ménagé ses efforts par des contacts réguliers avec tous les responsables politiques et militaires congolais, et par un nombre important d'actions envers la population. Alors que Radio Okapi diffuse l'information, le journal hebdomadaire "La Paillotte", écrit par des plumes locales, est diffusé à 65 000 exemplaires à Kinshasa, et à 25 000 ailleurs. Des spots radios et télé aussi, notamment un clip vidéo en 5 langues, avec musiciens et danseuses, le tout orchestré par Barly Baruti, guitariste, chanteur et dessinateur de BD dont plusieurs albums ont été édités en Belgique. Cet artiste remarquable a été choisi "parce qu'il est apolitique, il ne s'est déclaré en faveur d'aucun candidat."

De nombreuses actions ont aussi été initiées en faveur des populations, comme la restauration d'établissements scolaires et la construction d'un abri sur le quai de la gare de Kinshasa Est, qui mène à N'Djili et Matadi. Opérations onéreuses et pas simples, tant les "intermédiaires" entre les écoles et les entreprises locales se pressaient au portillon: "Le jour où certains se sont aperçus que je payais directement les entrepreneurs et que je venais surveiller les travaux, ils ont disparu. Il ne faut pas être naïf ici", sourit le commandant français Eric Mariel.

Pourtant, rien n'y a fait, et les véhicules de l'Eufor à l'arrêt en ville recevaient leur lot de cailloux. Pour que les choses changent, il a fallu que l'Eufor intervienne lors des événements du 20 au 22 août derniers, séparant les partisans armés de Bemba et de Kabila. "En nous interposant le 21 août lors de combats qui auraient pu dégénérer entre les troupes des deux candidats présents au second tour, nous avons fait la preuve de notre efficacité et de notre impartialité", constate le général Damay. "On observe un comportement très différent de la population avant et après août. Ça s'est amélioré", confirme le capitaine Ojea, l'un des gros bras de la Légion étrangère espagnole qui est intervenue pour séparer les belligérants.

Du coup, de nombreuses voix s'élèvent pour demander à la Force européenne de rester un peu plus longtemps. Son mandat expire le 30 novembre alors que les résultats des élections présidentielles devraient être connus et, si tout va bien, le président élu investi dans ses fonctions. Qu'Eufor joue les prolongations d'au moins un mois est aussi le souhait, dans un sourire à la Louis Armstrong, du général ghanéen Carl Modey, chef de la brigade ouest de la Monuc. De son côté, lors d'une visite d'inspection des troupes, le général Viereck a émis le souhait que les hommes soient tous rentrés pour Noël. Particulièrement en Allemagne, où les opérations à l'étranger sont loin de faire l'unanimité. Il revient donc au politique de prendre les décisions qui conviennent, sans mettre en péril l'embryon d'armée européenne initié, jusqu'ici sans faute, par l'Eufor.

© La Libre Belgique 2006