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Il a la poigne ferme et le sourire d'un bon-papa. Frank Schwalba-Hoth est connu comme le loup blanc dans les couloirs du Parlement européen qu'il sillonne depuis 23 ans. Conseiller et organisateur, entremetteur et dépanneur, il est tout à la fois.

Un jour, il gère de bout en bout la visite à Bruxelles du Libanais Saad Hariri, comme "une pièce de théâtre classique avec plusieurs actes". Le lendemain, il rameute le banc et l'arrière-banc pour amener du monde au vernissage d'une exposition de peinture en mal d'invités : "un grand événement peut échouer sur une chose bête", l'oubli des cartons d'invitation par exemple. Un jour, il vole au secours de deux commissaires européens désignés, coincés à l'entrée du Parlement par les gardes, alors que les attendaient impatiemment les eurodéputés chargés de les auditionner. Le lendemain, il fleurit de roses les entrées des bâtiments, il montre la vue sur Bruxelles à une ministre allemande rencontrée dans l'ascenseur ou sillonne les travées de l'antre parlementaire à la tête d'une classe d'enfants en excursion.

Ex-militaire devenu pacifiste, il aide des ambassadeurs - ceux d'Arménie et du Rwanda par exemple - à nager à Bruxelles "comme des poissons dans l'eau", à identifier une cinquantaine de personnes-clefs pour faire avancer leur cause. Ancien eurodéputé vert allemand, il conseille des parlementaires, comme la Française Marie Anne Isler Béguin, leur suggère "d'abandonner 1.314 priorités pour se concentrer sur 2 ou 3". "Quand tu es élu, tu crois être une star, un soleil. Mais, après la législature, tu n'auras peut-être été qu'une météorite, une poussière spatiale. Tu dois développer une expertise réelle pour être incontournable, et laisser une empreinte" comme Altiero Spinelli a laissé son nom à l'un des bâtiments du Parlement.

Ancien lobbyiste de Greenpeace, il aide des groupes de pression, tel le Kashmir Centre, dont aucun usager de métro bruxellois n'ignore l'existence des affiches, et dont aucun eurodéputé de la commission des Affaires étrangères n'échappe aux informations pressantes.

S'il devait qualifier son métier, Frank Schwalba-Hoth opterait - après réflexion - pour "stratège politique". De la poche de son veston, en cachemire bien sûr, il sort un paquet de feuilles imprimées : son agenda, 70 pages avec les coordonnées des "1 000 femmes et 1 000 hommes les plus importants de Bruxelles". "Je vis avec cette liste, tout mon bureau est dans ma poche." L'homme n'a rien besoin de plus, ou si peu. Ses gris-gris mongol et saharien, qu'il cache sous sa chemise. Son sésame d'ex-eurodéputé, qui lui ouvre toutes les portes. Mais pas de télévision, ni de voiture ou de ce téléphone portable, "mythe de la disponibilité". Son truc à lui, c'est le contact direct. Les ghettos, il déteste. Socialiser - séduire donc -, il adore. "Un rayon de soleil, je ne l'absorbe pas, j'essaie de le refléter sur mon interlocuteur. J'ai eu cette sensation d'être important dans ma vie. Je n'en ai plus besoin", explique celui qui avait aspergé de son sang le chef du Ve corps d'armée américaine à Wiesbaden pour manifester contre les euromissiles. "Je suis archi-heureux d'être un miroir !"

Il faut le voir, les antennes sorties et les yeux aux aguets, assis sur les hauts tabourets d'un bar du Parlement, stratégiquement placé dans un hall ouvert à tous vents et tous passages. Il faut l'observer siroter un jus d'orange frais et discuter, tout en scrutant les allées et venues, saluant de la tête "l'ami du dalaï-lama" (le parlementaire Thomas Mann), bondissant de son siège pour serrer la main de l'eurodéputé tout bronzé Johan Van Hecke, "grand expert de l'Afrique centrale", souriant à "une jeune Egyptienne qui cherche un emploi" ou - "donne-moi ta carte de visite !" - nous présentant un expert de l'environnement.

Tous les mois, cet homme de réseau par excellence propose à 30 femmes "charmantes, innovatrices, intéressantes" de partager un dîner avec 30 hommes tout aussi "charmants, innovateurs, intéressants" aux "Ailes des Anges", restaurant vietnamien du quartier européen. On y croise une actrice de théâtre du Cap-Vert comme un vice-nonce apostolique, des invités qui arrivent "fermés comme des huîtres" en se demandant - diable - ce qu'ils font là. Mais, au fil de la soirée, "j'essaie que les coquilles s'ouvrent". "Je suis triste de voir des gens avec des idées et des projets merveilleux, qui restent dans leur monde parce qu'ils sont séparés par la langue, la culture ou l'âge." Son but, c'est "de faire des connexions". "C'est comme au billard. Je travaille pour des buts concrets, mais souvent par la bande."

La richesse, c'est l'information

Frank Schwalba-Hoth l'a bien compris, dans ce grand jeu européen, où se tissent les réseaux et se nouent les contacts, vous existez si vous savez et si vous connaissez. "L'information est une richesse ici."

"Nous avons grand intérêt à savoir ce qu'il se passe pour nous", confirme Sigrid de Vries, en charge de la communication à l'Association des constructeurs européens d'automobiles, très active lorsque la Commission a entrepris d'imposer des limites d'émissions de CO2 aux voitures. Mais "une grande partie de notre travail de lobbying consiste à donner de l'information", histoire de sensibiliser les décideurs.

Tous les lobbies le savent, il faut attaquer dans toutes les institutions et à tous les niveaux, du fonctionnaire au commissaire, du conseiller au Premier ministre, de l'assistant à l'eurodéputé.

“C’est parfois infernal”, témoigne un fonctionnaire européen. “Quand on élabore une politique, ils viennent dire qu’on menace l’emploi, ou qu’ils ont de meilleures propositions pour l’Europe et le consommateur, mais quand on croise l’information, on voit bien qu’ils ne servent que leurs intérêts.”

L’adoption de la législation sur l’enregistrement, l’évaluation et l’autorisation des substances chimiques (Reach), à l’automne dernier, a ainsi été précédée d’une incroyable campagne de lobbying de l’industrie chimique européenne, soutenue par les multinationales américaines comme DuPont et Dow Chemicals. “Trop d’entreprises, en particulier dans les groupes du lobby allemand, semblent croire qu’à mentir, autant le faire démesurément : les coûts de Reach ont été largement exagérés du début à la fin”, s’est énervé l’eurodéputé libéral britannique Chris Davies le 15 novembre 2005.

“L’homme ou la femme de...”

Réputé plus ouvert que la Commission, à tout le moins pour les associations écologistes, le Parlement européen est particulièrement visé par les lobbies, surtout dans les secteurs comme l’industrie, l’environnement, le transport, où il détient le pouvoir de légiférer au même titre que les Etats membres. “Les enjeux sont capitaux et nous sommes hyperapprochés”, explique l’eurodéputée Frédérique Ries, peu après avoir reçu les représentants de Proximus et Mobistar, inquiets des velléités européennes de baisser les prix du roaming. “Je ne vis pas cela comme quelque chose de péjoratif, parce que cela me permet d’entendre les meilleurs experts sur un sujet”, ajoute la libérale belge. “On peut lire 1.000 fois les choses, cela reste très différent d’entendre directement le témoignage d’un ambassadeur malien” venu avec un pot de beurre de karité parler de l’impact sur son pays de la directive “chocolat”.

“Dans l’ensemble, cela se passe de façon très correcte”, même si “certains consultants sont plus entreprenants que d’autres”. Voire carrément nuisibles, comme le Dr Rath, un fabricant de compléments alimentaires qui avait non seulement pollué les boîtes électroniques des eurodéputés – une pratique somme toute courante –, mais aussi acheté des pages de journaux et loué un camion pour y mettre les noms d’eurodéputés “traîtres” à sa cause. Quand cela se passe normalement, “on écoute les arguments des uns et des autres et on se fait sa religion”. Mais, concède Frédérique Ries, “certains n’écoutent que le son de cloche qu’ils veulent entendre…” Au risque de devenir “l’homme ou la femme de…” dans le processus décisionnel européen. C’est le cas du démocrate-chrétien allemand Hartmut Nassauer, par exemple, qui “a largement accepté nos propositions et les a présentées au débat en tant qu’alternative crédible” dans le cadre de l’adoption de la législation Reach, indique l’Industrie chimique allemande.

Il faut savoir que de nombreux amendements et résolutions sont rédigés par les lobbies eux-mêmes, quels qu’ils soient et d’où qu’ils viennent. C’est par exemple la Campagne internationale pour le Tibet qui a préparé celle, adoptée le 15 février en session plénière à Strasbourg, demandant à la Commission de “soulever la question du Tibet et la reprise des pourparlers entre les deux parties” dans ses négociations avec la Chine. Ou le Transatlantic Policy Network qui a inspiré celle du démocrate-chrétien allemand Elmar Brok sur le partenariat avec les Etats-Unis. Pour qu’un lobby se révèle efficace, il doit toucher le bon interlocuteur au bon moment avec le bon argument.

A la veille du dernier sommet européen, consacré à l’énergie, Greenpeace-Belgique a ainsi eu accès à Guy Verhofstadt himself. “Parfois, rencontrer une personne-clef, qui connaît le dossier en profondeur et peut réagir à ce que vous dites, est tout aussi bien” mais, “sur un sujet aussi important, il est clair que le Premier ministre voulait se profiler”, explique le Dr Fawaz Al Bitar, responsable de la campagne “Climat et Energie” de l’organisation. Aussi est-il “important d’arriver de façon crédible et ne jamais donner l’impression d’être un doux rêveur”. L’industrie automobile allemande n’a pas fait autre chose, en activant ses leviers pour sensibiliser la chancelière Angela Merkel et le commissaire Günter Verheugen sur les émissions de CO2 des voitures. Petits et grands de ce monde évoluent dans un environnement où les contacts, favorisés par des transferts, se révèlent primordiaux. C’est ainsi qu’on voit d’anciens politiciens ou cadres des institutions décrocher un poste au sein d’un lobby, et vice versa. Gerhard Schröder est passé de la chancellerie allemande au consortium Nordstream, qui essaie de convaincre du bien-fondé de la construction d’un pipeline germano-russe sous la Baltique. Jean-Paul Mingasson, qui a été directeur général à la Commission, est devenu conseiller de BusinessEurope, tandis que l’ex-commissaire Leon Brittan a été engagé comme consultant dans le cabinet spécialisé en droit du commerce international Herbert Smith. En sens inverse, Uta Jensen-Korte est passée d’un poste de lobbyiste au Conseil européen de l’industrie chimique à l’unité Reach de la Commission.

Une tentative de transparence

Informer et influencer, voire infiltrer, c’est le grand sport de près de 15.000 personnes qui travaillent directement ou indirectement pour des intérêts industriels du monde entier (70 pc), représentent des pays, des régions, des villes, des institutions internationales (20 pc), ou militent pour des associations sociales, environnementales, humanitaires (10 pc).

Difficile parfois de savoir à qui on a affaire. C’est pourquoi le vice-président de la Commission Siim Kallas a proposé mercredi que les groupes de pression indiquent dans un registre ce qu’ils font et qui les finance. Un système volontaire assez éloigné de ce qui se fait aux Etats-Unis, où les lobbies sont tenus de fournir la liste de leurs objectifs, de leurs clients et de leurs revenus. Une transparence d’autant plus nécessaire que des dérives existent. Certains lobbies “ne frappent pas toujours à visage découvert”, rapporte la socialiste belge Véronique De Keyser, pointant les groupes ultrareligieux qui “développent une stratégie d’entrisme au sein des institutions”, notamment en fournissant des assistants à des eurodéputés. “Et ça, c’est très dangereux.”