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Etant donné l'actualité qui entoure la Corée du Nord, LaLibre.be a décidé d'offrir à ses lecteurs l'intégralité de cet entretien (publié initialement le 18 mars dernier) en gratuit.


" La désertion n’est pas un choix, c’est une question de survie !" Cet ancien gestionnaire des ‘fonds de la révolution’ dénonce la corruption et la terreur du régime sanguinaire de Pyongyang. Exilé à Séoul, le déserteur nord-coréen Kim Kwang-Jin est l’Invité du samedi de LaLibre.be.

Kim Kwang-Jin est actuellement chercheur à l’Institut pour les stratégies de sécurité nationale en Corée du Sud (INSS). LaLibre.be l’a rencontré au Sommet de Genève sur les droits de l’homme où il était invité à témoigner et interpeller la communauté internationale sur les dérives de la Corée du Nord. LaLibre.be tient à préciser qu'il est impossible de vérifier la véracité de tous les propos tenus lors de cet entretien.


Entretien :

Pour quelle raison personnelle avez-vous déserté le régime nord-coréen en 2003?

Je travaillais dans la banque publique nord-coréenne North East Asia Bank pour le compte du régime de Kim Jong-il (ndlr.: le père de l’actuel dictateur Kim Jong-Un) . Après avoir travaillé des années à Pyongyang, j’ai été envoyé dans une succursale de la banque à Singapour. Un an plus tard, j’ai rapporté des problèmes professionnels aux responsables basés à Pyongyang, ils m’ont affirmé que des informations extrêmement sensibles avaient fuité depuis mon département vers les services secrets sud-coréens, japonais et américains.

Vous étiez soupçonné d’espionnage et de renseignement à l’ennemi?

Oui, j’étais pointé du doigt comme étant la source de ces fuites. Pire, j’ai été averti que Kim Jong-Il était personnellement avisé de mes prétendues activités d’espionnage. J’ai tout de suite compris que cet avertissement était gravissime et que j’avais de gros soucis à me faire pour ma famille. Même si les accusations étaient fausses, j’en ai immédiatement informé mon épouse qui a accepté de me suivre dans ma défection. Face à l’ampleur des accusations et des sanctions prévues pour de tels faits, fuir à Séoul était la seule solution pour protéger ma famille. Même devant des étrangers, j’ai souvent été particulièrement critique envers les méthodes douteuses de la Corée du Nord. Je pense que c’est ce qu’on me reprochait à Pyongyang.

Une partie de votre famille est restée en Corée du Nord?

Oui, alors que j’ai fui avec mon épouse et mon fils, d’autres membres de ma famille vivent encore à Pyongyang. Je n’ai plus aucun contact avec eux, car cela les mettrait dans une situation très compliquée. Je n’essaie même pas…

Vous ignorez donc s’ils ont souffert de votre défection?

J’ai été informé qu’ils ont été punis et dégradés de leurs fonctions. Je n’ai jamais pu vérifier la véracité de cette affirmation. Cela m’est impossible à recouper.

© Reporters

Quel est votre message à la communauté internationale?

En tant qu’ancien gestionnaire de fonds du dictateur Kim Jong-Il et de ses proches, j’étais considéré comme un banquier dans le reste du monde. Je travaillais pour des sociétés mystérieuses et méconnues qui – en réalité – soutenaient financièrement le régime communiste. Chaque année, 50 à 60 millions de dollars en cash étaient récoltés par mon bureau et ensuite réalloué par le régime. Aujourd’hui encore, le dirigeant peut ainsi soutenir budgétairement ses propres priorités.

Quelles sont ces priorités?

Ces sommes permettent de soutenir et conforter la vie opulente de Kim Jong-Un et le luxe dans lequel se drape sa famille. L’autre priorité est certainement le développement d’armes militaires et nucléaires, ainsi que des assassinats d’opposants (comme à Kuala Lumpur). Dans la lutte pour les droits de l’homme, il faut impérativement dénoncer le fait que ces revenus levés sur les marchés internationaux soutiennent la dictature. Il faut que cet afflux de cash cesse !

Comment Pyongyang parvient-il à lever des fonds malgré son isolement et les sanctions internationales?

Les fraudes à l'assurance sont l’un des business les plus lucratifs de Corée du Nord. Cela permet d’attirer en Corée du Nord nombre de capitaux étrangers et de gonfler la part de la trésorerie en devises étrangères. Concrètement, l’entreprise gouvernementale Korea National Insurance Corporation (KNIC) impose des assurances-vie avec prélèvement obligatoire sur salaire. Mais lorsqu’un travailleur décède, les héritiers ne voient presque jamais la couleur des primes. Pourtant, sur les marchés internationaux, les groupes de réassurances versent les primes d'assurances en dollars à KNIC. (Plus d'infos dans épinglé plus bas)

C’est une fraude organisée par l’Etat lui-même?

Oui, car les primes obtenues ne sont jamais reversées aux victimes ou héritiers. Cette escroquerie est reproduite à tous les échelons de l’économie du régime, des entreprises aux fermes en passant par les ouvriers. Inutile de préciser qu’il n’y a presque jamais de poursuites pour fraudes, et quand il y en a, le système judiciaire nord-coréen annonce logiquement un verdict préétabli.

© Reporters

Vous dénoncez aussi le statut des ouvriers transfrontaliers comme autre source de revenus illégitimes pour cette dictature…

C’est une forme moderne d’esclavage. Ces ouvriers ne perçoivent en réalité qu’une infime partie de leurs très faibles rémunérations, soit environ 300 dollars par mois. Il faut être conscient de la misère dans laquelle ces gens sont plongés. Cela ne peut perdurer, la communauté internationale doit enquêter sur ce système.

C’est un des pays les plus pauvres au monde, mais Kim Jong-Il est-il vraiment richissime ?

Tout le pays appartient à la famille Kim. Tous les habitants ne travaillent que pour le bien-être et la continuité de leur dictature. Ils ont de multiples palais, une flotte aérienne, du personnel en nombre, d’innombrables entreprises et même des lignes ferroviaires entièrement privatives. Tous les revenus des activités sont récoltés pour gonfler la fortune de la famille. Tout ce patrimoine est utilisé à titre personnel pour les besoins et envies du dictateur. Kim Jong-Un est sans conteste l’homme le plus riche du monde. Tout le pays lui appartient ! Pas uniquement de l’argent et des biens, mais aussi l’entièreté du peuple. Chaque habitant est sous son contrôle et utilisé à des fins stratégiques.

Ces derniers mois sont marqués par des provocations militaires de Pyongyang. Pensez-vous qu’un conflit pourrait éclater avec le Japon, les Etats-Unis ou la Corée du Sud ?

Il y a toujours un risque réel d’escalade. Officiellement, la péninsule coréenne est d’ailleurs toujours en guerre même si un cessez-le-feu est en vigueur.

Le régime diffuse très régulièrement des images du peuple en extase devant le dictateur nord-coréen. Sont-ils mobilisés de force ou est-ce le fruit d’un lavage de cerveau permanent ?

C’est une pièce à double face. D’une part, ils sont sérieusement soumis à un lavage de cerveau dès la naissance et n’ont aucune vue ou écoute sur le monde extérieur. Ils sont comme enfermés dans une cage idéologique. D’autre part, le régime force les habitants à rendre hommage au leader.

Une cage ? La population n’a aucun accès aux informations extérieures ?

Les informations sur la situation à l’étranger fuitent de plus en plus. Des films et musiques sud-coréens sont parfois discrètement échangés. Mais ces flux d’informations restent rares et, certainement, insuffisants. Le régime maintient des restrictions très lourdes et sévères sur son peuple, il est dès lors peu probable qu’un soulèvement depuis la base puisse voir le jour dans ces conditions extrêmes. Ce serait très compliqué. Le régime reste autoritaire et, dans ce sens, efficace.

© Reporters

Question personnelle. Vous avez été un gestionnaire au service de ce régime sanguinaire. A ce titre, éprouvez-vous des remords ?

Vous savez, il est assez habituel pour une personne de faire le nécessaire pour survivre et garantir le meilleur avenir à sa famille et à l’Etat qu’il sert. On fait de son mieux pour décrocher le meilleur résultat. C’est ce que font les gestionnaires de fonds, tout comme les diplomates ou dirigeants d’entreprises publiques. La plupart de ces personnes ne se sentent pas coupables de la situation. C’est pareil pour moi. La désertion n’est pas un choix, c’est une question de survie ! Tous nos déplacements et lieux de résidences posent problèmes. C’est loin d’être facile de vivre ainsi.

Pourquoi êtes-vous convaincu que c’est la Corée du Nord qui a commandité l’assassinat à Kuala Lumpur de Kim Jong-Nam, le demi-frère du leader nord-coréen ?

J’en suis convaincu à 100% ! Mais qui d’autre pourrait faire une telle chose en plein jour. Il n’y a que le régime nord-coréen pour être assez fou pour entreprendre une telle opération en public. Pour eux, c’est une manière classique d’abattre des ennemis ou traîtres. Ils l’ont déjà fait par le passé avec des dirigeants économiques et politiques de Corée du Sud. La brutalité et cruauté du régime nord-coréen sont observables sous nos yeux. Nous devons être parés à réagir à tout moment, car le danger qu’il fait peser sur la paix régionale et mondiale est évidente.


Entretien : Dorian de Meeûs


Fraude à l'assurance

Selon le "Washington Post", le gouvernement nord-coréen a obtenu des centaines de millions de dollars de grandes compagnies d’assurance mondiales à l'aide de déclarations suspectes de gros sinistres : accidents de transport, incendies d’usines, inondations et autres soi-disant catastrophes. Plusieurs grands assureurs et réassureurs, dont l’allemand Allianz et le britannique Lloyd’s, ont déjà porté plainte contre le régime communiste pour avoir mis en scène des accidents afin de lever des fonds au profit personnel du dictateur. Mais ces assureurs n’avaient aucune chance de l’emporter car ils s’étaient liés les mains en acceptant à l’avance que tout litige soit réglé par la justice nord-coréenne. Echaudés par ces affaires, de nombreux assureurs refusent désormais de couvrir des risques en Corée du Nord. (D'après AFP)