Fièvre identitaire en Macédoine

Jean-Arnault Dérens et Laurent Geslin, envoyés spéciaux à Skopje Publié le - Mis à jour le

International

Les appareils photo crépitent sur la place de Macédoine. Les touristes étrangers ne sont pas légion à Skopje, mais les Macédoniens de la diaspora, revenus au pays pour les vacances, n’en croient pas leurs yeux. Au centre de la capitale, se dresse un immense guerrier à cheval, Alexandre le Grand, brandissant son épée vers le ciel : avec le piédestal, le monument arrive à la hauteur respectable de 24 mètres.

Cette sculpture n’est pas isolée. En deux ans, les autorités ont érigé une rotonde néo-classique, de majestueuses statues du tsar Samuel, qui régna au Xe siècle sur les pays bulgares, de l’empereur byzantin Justinien et de Metodija Andonov Cento, le premier dirigeant communiste de la République fédérative de Macédoine.

Gardant l’entrée du vieux pont ottoman, on trouve les statues équestres des "révolutionnaires" du début du XXe siècle, les militants de l’Organisation révolutionnaire intérieure de Macédoine (VMRO) qui déclenchèrent, en 1903, l’insurrection contre l’Empire ottoman. De l’autre côté du fleuve Vardar, de nouveaux bâtiments aux façades néo-classiques abritent le nouveau musée archéologique, le théâtre et le musée de la VMRO.

La VMRO, la vieille organisation terroriste qui faisait le coup de fusil contre les gendarmes turcs et les nationalistes serbes et grecs, a ressuscité de ses cendres en 1990, quand la Macédoine yougoslave est devenue indépendante. Le parti a pris le pouvoir en 2006, avec la ferme intention de ne pas le lâcher. Le nouveau Premier ministre, Nikola Gruevski, avait alors 36 ans, et dirigeait une équipe de très jeunes gens, partageant tous un même credo ultra-libéral.

En multipliant des offres de dumping fiscal et social, la Macédoine espérait attirer de massifs investissements étrangers. Rien n’est venu, et la crise mondiale a achevé de ruiner le faible potentiel économique du pays.

La Macédoine, c’est deux millions d’habitants, mais deux sociétés qui s’ignorent et se méprisent - la majorité slavo-macédonienne et la minorité albanaise (un quart de la population totale du pays). La Macédoine, c’est un petit Etat coincé au cœur des Balkans, à l’identité fragile et toujours contestée par ses voisins. Le pays a le statut officiel de candidat à l’Union européenne (UE) depuis décembre 2005, mais le processus d’intégration est bloqué en raison du conflit avec la Grèce : Athènes s’oppose à ce qu’un Etat puisse prendre le nom de "Macédoine", considéré comme partie intégrante du patrimoine hellénique.

Bloquée à la porte de l’UE, la République de Macédoine l’est aussi à celle de l’Otan, tandis que les voisins bulgares considèrent toujours volontiers les "cousins macédoniens" comme des "Bulgares de l’Ouest", et qu’une vieille tradition du nationalisme serbe n’a pas renoncé à ses prétentions sur la "Serbie du Sud", c’est-à-dire la Macédoine

Faute d’amélioration de la situation économique, de normalisation des relations avec les voisins du pays et de reprise du processus d’intégration, le gouvernement Gruevski a trouvé une parade imprévue : l’invention ex nihilo d’une "légende nationale", capable de rassurer les Macédoniens sur leur identité. Tandis que toutes les villes du pays se couvraient de statues, l’aéroport de Skopje et l’autoroute qui file vers la Grèce prenaient le nom d’Alexandre le-Grand, le stade de la capitale celui de Philippe II

Pasko Kuzman a la barbe broussailleuse et les yeux émerveillés d’un enfant en train de jouer aux Playmobil. Le directeur national des fouilles archéologiques reçoit dans un bureau encombré, qui occupe les combles du ministère de la Culture.

L’homme est l’un des grands inspirateurs du projet Skopje 2014 : "On m’accuse d’être le responsable de l’antiquisation de la Macédoine, c’est n’est pas vrai", grommelle-t-il. "Notre but est de montrer toute la continuité historique de notre pays."

L’archéologue, inconnu du grand public jusqu’en 2006, écarte le risque de froisser la minorité albanaise : "La mère d’Alexandre était illyrienne, autant dire albanaise", s’exclame-t-il.

L’histoire a plutôt retenu qu’Olympias était la reine des Molosses, et l’origine illyrienne des Albanais reste un point débattu, mais peu importe : sur la place de Macédoine s’élèvera bientôt une statue géante de Mère Teresa, plus haute encore que celle d’Alexandre et de Philippe. La sainte est en effet née dans la très petite communauté catholique albanaise de Skopje

Aucun chiffre global n’est disponible sur le financement du projet. "Le gouvernement avait initialement parlé de 80 millions d’euros. D’après plusieurs calculs, on en est au moins à 370 millions, mais les dépenses sont imputées sont plusieurs comptes : le budget de l’Etat, les dotations aux municipalités. De toute manière, il s’agit de sommes effarantes pour un petit pays au bord de la banqueroute", explique Vladimir Milcin, le responsable de la Fondation "Open Society" en Macédoine, victime de campagnes de presse qui le présentent à la fois comme un "communiste yougoslave" et un "agent grec".

La réécriture du passé s’accompagne en effet d’une inquiétante dérive autoritaire. Velija Ramkovski, le directeur de la principale télévision privée du pays, longtemps favorable au gouvernement mais devenue critique, a été condamné en mars dernier à 14 ans de prison pour "fraude fiscale". L’ancien ministre de l’Intérieur Ljube Boskovski, un dissident du VMRO, a quant à lui écopé de sept ans pour "financement illégal" de la dernière campagne électorale, le litige portant sur une somme de 30 000 euros.

"Ce sont les anciens proches du pouvoir qui sont les premiers visés", explique Vladimir Milcin. "Pour le petit clan au pouvoir, tous ceux qui ne sont pas avec eux sont contre eux."

La condamnation de Velja Ramkovski a provoqué de timides protestations de l’OSCE, mais Vladimir Milcin déplore le silence de l’Union européenne : "Le délire antiquisant nous bloque par rapport à la Grèce et à l’intégration européenne, ce qui arrange tout le monde. La seule chose que désiraient les pays occidentaux était que la Macédoine reconnaisse le Kosovo, au nom de la soi-disant stabilité régionale"

A Skopje, l’indolence d’un été torride ne cache pas l’inquiétude qui grandit, mais de moins en moins de gens osent parler ouvertement. N. travaillait dans une petite entreprise étrangère. La société a été contrainte d’embaucher un jeune manager estampillé par le parti au pouvoir, sous la menace d’un contrôle fiscal. Le jeune homme s’est empressé de licencier les employés connus pour leurs sympathies d’opposition.

N. montre avec consternation les cahiers scolaires de sa fille de dix ans, où l’histoire d’Alexandre le Grand occupe une place bien plus importante que celle de la Yougoslavie : "Les enseignants ne sont pas dupes, mais ils sont bien forcés d’enseigner ces bêtises, au risque de perdre, eux aussi, leur emploi".

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