Film anti-islam: un vendredi sous tension

AFP Publié le - Mis à jour le

International

De nouvelles protestations contre le film anti-islam, attisées par la publication en France de caricatures de Mahomet, ont débuté en ce jour de la grande prière dans les pays musulmans.

Depuis dix jours, plus de trente personnes sont mortes dans des manifestations dirigées contre le film "L'innocence des musulmans", produit aux Etats-Unis et dont un extrait circule sur internet.

17 morts au Pakistan

Le Pakistan a été le principal foyer musulman de manifestations contre le film américain anti-islam vendredi après la grande prière, une mobilisation très éclatée de plusieurs dizaines de milliers de personnes qui a parfois dégénéré en violences, faisant 17 morts et plus de 200 blessés.

Dans les autres pays musulmans, les protestations anti-américaines ou anti-françaises, à la suite de la publication de nouvelles caricatures de Mahomet en France, sont restées limitées et sans violences après la prière du vendredi.

Les autorités pakistanaises avaient décrété cette journée fériée, baptisée "Jour de l'amour du Prophète", afin de permettre à la population de manifester pour la défense de l'islam et de Mahomet, tournés en ridicule dans le film américain à petit budget "L'innocence des musulmans", diffusé sur internet.

Le bilan était vendredi soir de 17 morts -- douze à Karachi, la mégalopole du Sud, et cinq à Peshawar, la plus grande ville du Nord-Ouest -- et de 229 blessés au total en comptant ceux recensés à Islamabad, la capitale, où les manifestants étaient tenus à distance des ambassades occidentales.

Ces décès portent à 19 le nombre de morts recensés au total au Pakistan depuis le début des manifestations contre le film américain la semaine dernière. Alors que les marchés et autres commerces étaient totalement fermés, les manifestations se sont multipliées et ont pris de l'ampleur dans l'après-midi, après la prière, sous l'impulsion des influents partis islamistes et de certains groupes extrémistes.

Les premiers incidents graves ont éclaté dans la matinée à Peshawar, la principale ville du Nord-Ouest, région très conservatrice frontalière de l'Afghanistan, où des milliers de personnes ont manifesté contre le film. Cinq personnes ont été tuées et 79 blessées dans des heurts avec la police après que les protestataires eurent saccagé et incendié deux cinémas.

Douze personnes, dont un policier, ont aussi perdu la vie et plus de 100 ont été blessées au cours d'affrontements à Karachi, capitale économique du pays, où des manifestants ont aussi incendié trois cinémas, trois banques et un établissement d'une chaîne américaine de restauration rapide, selon la police. Les forces de sécurité étaient particulièrement en alerte à Islamabad où des barrages avaient été disposés pour éviter tout assaut contre l'enclave diplomatique où sont notamment installées les ambassades des Etats-Unis et de France.

Près de 20.000 personnes ont manifesté aux cris de "Les Américains sont des chiens" et "Les amis des Américains sont des traîtres" près de l'enclave, en jetant pour certains des pierres à la police, qui a répliqué en tirant des grenades lacrymogènes. Les manifestants s'étaient dispersés en milieu de soirée. Jeudi, des échauffourées au même endroit avaient fait 50 blessés.

Le Premier ministre pakistanais Raja Ashraf avait pourtant appelé en début de journée la population à manifester pacifiquement, tout en condamnant fermement le film américain, une "attaque inacceptable" contre "le Prophète". Les manifestations anti-américaines sont fréquentes au Pakistan, pays de 180 millions d'habitants, où les puissants groupes islamistes dénoncent régulièrement l'alliance du gouvernement d'Islamabad avec Washington.

Mais une telle vague de manifestations simultanées et pour les mêmes motifs y est plus inédite. Plus de 4.000 personnes ont également manifesté à Lahore (est), la seconde ville du pays, plusieurs milliers à Multan (centre), et 30.000 à Muzaffarabad (est), la capitale du Cachemire pakistanais, selon la police.

Indonésie : des dizaines de manifestants devant les consulats français et US

A Medan, dans la province du Sumatra du nord, des dizaines de membres du parti islamiste Islamic Defenders Front (FPI) ont brûlé le drapeau américain devant le consulat des Etats-Unis en brandissant des banderoles sur lesquelles on pouvait lire: "Insulter le prophète Mahomet mérite la mort" et "Israël et l'Amérique sont des nations terroristes".

Environ 200 personnes ont également manifesté devant le consulat de France à Surabaya (est de Java) aux cris de "Mort à l'Amérique, mort à la France". "Nous exhortons l'Amérique et la France à arrêter d'insulter notre prophète", a lancé un orateur à la foule répondant "Allahu akbar! " (Dieu est le plus grand). Des échauffourées avaient auparavant mis aux prises plusieurs centaines de policiers aux manifestants qui s'étaient attaqués à un restaurant de la chaîne américaine de fastfood McDonalds.

Toutes les représentations diplomatiques américaines et françaises étaient fermées vendredi par précaution en Indonésie, comme dans une vingtaine de pays musulmans.

Sécurité renforcée à Tunis

Un imposant dispositif de sécurité a été déployé vendredi dans le centre de Tunis où la circulation automobile sera interdite une partie de la journée pour empêcher manifestations et violences notamment devant l'ambassade de France, après la publication de caricatures de Mahomet.

Le ministre français de la Défense, Jean-Yves Le Drian, a ainsi invité jeudi soir les ressortissants français dans les pays musulmans à la prudence, leur conseillant "de préférence" de rester chez eux vendredi. Il s'est aussi dit "soucieux" pour les soldats français en Afghanistan et au Liban.

France : le conseil musulman appelle "à ne pas manifester"

Les représentants de la communauté musulmane ont appelé vendredi, jour de la grande prière dans les mosquées, à "ne pas manifester" contre un film anti-islam ou des caricatures de Mahomet publiées par un journal français alors que la France craint pour ses expatriés.

Mohamed Moussaoui, président du Conseil français du culte musulman (CFCM), instance représentative des différents courants musulmans de France, a "réitéré son appel à ne pas manifester" sur Radio France internationale (RFI).

"Nous estimons que toute manifestation dans le contexte actuel peut faire l'objet de manipulations et être contre-productive. Les musulmans de France doivent respecter le cadre légal dans lequel les manifestations sont autorisées", a dit M. Moussaoui.

"Pour autant l'indignation des musulmans de France est légitime. Il s'agit bien d'une intrusion agressive et gratuite dans les tréfonds de leurs sentiments religieux. Il s'agit d'une provocation. Ils ont le droit d'exprimer leur indignation", a-t-il ajouté.

A Paris, la sécurité a été renforcée autour de l'immeuble abritant la rédaction de Charlie Hebdo, et toute manifestation de protestation contre le film ou les caricatures sera interdite, a prévenu le gouvernement.

La France compte la communauté musulmane la plus nombreuse d'Europe, soit entre 4 et 6 millions de personnes, originaires pour la plupart d'Afrique et du Maghreb.

Spots américains sur les chaines pakistanaises

Les Etats-Unis ont eux annoncé jeudi avoir acheté des espaces publicitaires sur des chaînes de télévision pakistanaises pour diffuser des spots destinés à calmer la colère des musulmans contre le film.

La justice américaine a rejeté jeudi la demande d'une actrice ayant participé au film qui réclamait son retrait du site internet de vidéos YouTube aux Etats-Unis, selon la Cour supérieure de Los Angeles.

YouTube, détenu par Google, a restreint de son côté l'accès au film dans plusieurs pays, à commencer par l'Egypte et la Libye, où ont démarré les violences. D'autres pays, comme le Pakistan et le Soudan, ont bloqué eux-mêmes l'accès à la vidéo, qui dénigre la figure du prophète Mahomet.

Le film anti-islam, de piètre qualité cinématographique, prétend raconter la vie de Mahomet, et présente le prophète et les musulmans en général comme immoraux et violents.

Film "honteux"

Dans ce contexte, le secrétaire général de l'ONU Ban Ki-moon a réaffirmé mercredi soir que le film était "scandaleux" et "honteux". "La liberté d'expression, qui est un droit fondamental et un privilège, ne doit pas être utilisée abusivement, par un acte aussi scandaleux et honteux" que ce film, a-t-il déclaré.

L'Organisation de la coopération islamique (OCI) a réclamé une action mondiale contre l'incitation à la haine.

"Il est temps pour la communauté internationale de prendre au sérieux les implications dangereuses du discours de haine (...) et de barrer la route à ceux qui se cachent derrière la liberté d'expression", a déclaré son secrétaire général Ekmeleddin Ihsanoglu.

En France, un débat s'est aussi développé sur ce droit considéré comme fondamental dans les démocraties occidentales. "La liberté de caricature fait partie de ce droit fondamental", avait relevé mercredi le ministre de l'Intérieur Manuel Valls. Mais le chef de la diplomatie Laurent Fabius a jugé que ces caricatures jetaient de "l'huile sur le feu".

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