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C’est l’exception qui confirme la règle. Cet après-midi, est évoqué en haut lieu - rien moins qu’à l’Elysée - le sort d’une communauté dont pourtant, habituellement, on ne parle jamais en France alors que, selon les estimations, elle compte plus d’un demi-million d’âmes : la communauté dite des gens du voyage. Ce silence assourdissant a encore été patent, ces dernières années. Lorsque, en région parisienne, est médiatiquement passée assez inaperçue la série noire qui a coûté la vie à une demi-douzaine d’enfants Roms, morts dans les incendies nocturnes de leurs campements de fortune érigés aux abords de villes. Ou lorsque, dans une indifférence tout aussi générale, Médecins du monde dut un jour, dans cette même région, ouvrir un campement d’urgence, similaire à ceux établis par cette ONG dans des pays en guerre, tant était jugée catastrophique la situation médicale et sanitaire dans ces bidonvilles.

La réunion de cet après-midi avait été annoncée après de récents et violents heurts et déprédations commis dans le Loir et Cher (Région Centre) par des membres de la communauté des gens du voyage, à la suite de la mort d’un des leurs : un jeune braqueur présumé, tué par la police. Nicolas Sarkozy avait déduit de ces scènes de guérilla urbaine la nécessité de convoquer au plus vite et en haut lieu un sommet consacré "aux problèmes que posent les comportements de certains parmi les gens du voyage et les Roms" . Et, sans attendre, il avait annoncé le démantèlement, dès cet été, de tous les campements irréguliers occupés dans le pays par cette communauté.

"Dérive ethnique" de la politique sécuritaire, recours "à une punition collective" d’un autre âge : une avalanche de critiques a suivi. "Imagine-t-on le tollé si, dans le communiqué de l’Elysée, les mots "gens du voyage" avaient été remplacés par "Juifs" : cela donne une idée du caractère ethnique de cette politique" , s’est épouvanté la Ligue des droits de l’homme. "Si on remplace les Roms et gens du voyage par les Bretons ou les Auvergnats chers à Brice Hortefeux, cela choquera assez naturellement" , a renchéri le PS - par allusion à la plaisanterie du ministre de l’Intérieur sur les Maghrébins comparés à des Auvergnats, qui lui a valu d’être condamné pour injure raciale. Pour les associations de défense des Roms et des Tsiganes comme pour l’opposition, le sommet élyséen de cet après-midi constitue "une stigmatisation raciste insupportable" , car il consacre "un raccourci inacceptable entre délinquance et communauté de personnes" . "Un amalgame" qui, en outre, serait "douteux" , car plaçant sur le même pied la minorité des Roms venue récemment d’ex-pays de l’Est et une majorité de gens du voyage implantés depuis des générations en France et de nationalité française : forains ou de cultures gitane, manouche, tsigane ou yéniche.

Le gouvernement et l’UMP, choqués d’être ainsi accusés "d’ ethniciser les problèmes sociaux" et "de rechercher un nouveau bouc émissaire en période de crise" , ont démenti de telles intentions. Et revendiqué "le pragmatisme" .

"Quand des problèmes se posent avec les gens du voyage, on ne va pas faire une réunion à l’Elysée avec des plombiers" , s’est irrité le député UMP Thierry Mariani. "Il n’est pas question de stigmatiser une communauté. Mais nous ne pouvons utiliser (l’argument de) la non-discrimination pour laisser se dérouler des choses inacceptables en matière de délinquance" , a tonné le ministre Pierre Lellouche. Selon qui, souvent, les Roms "ne cherchent pas à s’intégrer" et montent "des réseaux de trafic d’enfants, de prostitution et de mendicité" .

Vu la tournure sécuritaire et enflammée prise par ce débat, il n’est même pas sûr que, cet après-midi à l’Elysée, soit évoqué le problème majeur auquel la communauté des gens du voyage se dit, depuis des années, confrontée. A savoir l’application encore notoirement très incomplète et imparfaite de la loi de 2000 qui, théoriquement, impose à toutes les communes de plus de 5 000 habitants de mettre à la disposition des gens du voyage des aires d’accueil temporaires mais aménagées et décentes.