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Deuxième et dernière partie de l’enquête sur Georges Schoeters, un Anversois qui fut l’un des fondateurs du FLQ, le Front de libération du Québec.

La vie de Georges Schoeters, le Belge qui allait devenir l’un des fondateurs du Front de libération du Québec (voir le début de l'article ici) a basculé le 26 avril 1959. Ce jour-là, le leader de la révolution cubaine Fidel Castro est accueilli en héros à Montréal. Après des années de guérilla, Fidel vient de renverser définitivement la dictature de Batista. Le maire de Montréal donne à Castro les clés de la ville. Les journalistes l’assaillent de questions. Et le soir, Fidel parle aux étudiants de l’université de Montréal.

Dans l’assistance il y a là Georges Schoeters, alors âgé de 32 ans et marié depuis deux ans à la Québécoise Jeanne Pépin. L’étudiant en sociologie est fasciné par ce ténor qui fume des cigares. Castro déclara ce soir-là aux étudiants que " le pouvoir est une suite infinie de batailles et sacrifices, de nuits sans sommeil. Ce n’est pas, croyez-moi, une question de gloire, d’ambition ou de satisfaction personnelle ". Comme dans toutes les universités du monde occidental, les départements de sociologie constituaient un véritable bouillon de culture. Etudiants et professeurs vivaient dans une fièvre révolutionnaire. Certains étaient fascinés par la révolution cubaine, d’autres, malgré le sang versé, par l’Union soviétique ou la Chine de Mao. Dans quelques mois, en juillet 1960, le Québec lui-même allait être emporté par la vague. Jean Lesage, considéré comme le père de la Révolution tranquille, allait accéder au poste de Premier ministre du Québec.

Ce soir-là, si on en croit le journaliste canadien Michael McLoughlin ("Last stop Paris : the assassination of Mario Bachand and the death of the FLQ", 1998), Schoeters parla une heure avec Fidel Castro et ce dernier l’invita à venir à Cuba avec d’autres étudiants de l’université de Montréal. L’invitation ne tarda pas. Elle émana de l’Institut national pour la réforme agraire (INRA) qui avait pour but de nationaliser les terres des grands propriétaires.

En août 1959, Schoeters, son épouse et une dizaine d’étudiants débarquèrent à La Havane. Castro vint leur rendre visite à l’université où ils logeaient. A Schoeters, il montra le pistolet FN qu’il gardait dans sa jeep. "C’est le meilleur au monde", déclara-t-il à l’étudiant belge exilé au Québec. Cette première visite à Cuba fut suivie de bien d’autres. Schoeters retourna à Cuba en 1960 à l’invitation de l’Institut cubain pour l’amitié avec les peuples (ICAP), fondé par le nouveau régime pour tisser des liens avec l’international. L’ICAP était fortement influencé de l’intérieur par des membres du renseignement (DI). En invitant des étrangers, l’ICAP espérait évidemment que ceux-ci deviennent des promoteurs de la cause cubaine dans leur pays d’origine. Schoeters, comme les autres, reçut un logement, de la nourriture et un per diem de 250 pesos par jour.

La création du FLQ

De cette expérience, Schoeters garda une profonde admiration pour la révolution cubaine qui promettait la redistribution des terres aux plus pauvres. La rencontre avec Che Guevara l’amène aussi à se former aux techniques de la guérilla, au maniement des armes et à la fabrication des cocktails Molotov. Il se perfectionne en 1962 en Algérie et en Tunisie, qui s’affranchissent de la France. Il revient définitivement au Canada en 1963 et rejoint le Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN), créé trois ans plus tôt par des intellectuels souhaitant libérer le Québec du joug anglophone. Le Belge arrivé comme un simple immigré au Québec est donc devenu en un peu plus de dix ans un révolutionnaire de l’indépendance québécoise. Certains membres du RIN créent ensuite le Réseau de résistance (RR) avec pour but de faire des opérations plus spectaculaires. Les actions vont crescendo. On commence par badigeonner les inscriptions en anglais. Finalement, on jette un cocktail Molotov dans la vitrine d’une station de radio anglophone de Montréal. Le RR est dissous mais trois de ses membres radicaux décident d’aller plus loin.

En février 1963, Georges Schoeters, 33 ans, Raymond Villeneuve, 19 ans, et Gabriel Hudon, 21 ans, décident de fonder le Front de libération du Québec (FLQ). Ils optent pour la clandestinité et la violence. Schoeters, le plus âgé, exerce un ascendant sur les deux autres militants. C’est lui par exemple qui dessine le drapeau du FLQ : "Le bleu pour la France, le blanc pour la liberté et l’étoile rouge pour la révolution" , dira-t-il plus tard. Mais Schoeters a vite été débordé par ses deux compagnons plus jeunes et plus radicaux. Le FLQ va se lancer d’emblée dans une campagne d’attentats. Schoeters aurait préféré attendre que la cellule mûrisse avant de se lancer dans l’action.

"Lors de mes conversations avec lui, il m’est apparu comme un homme très sensible, un peu instable, déchiré entre son engagement révolutionnaire et le bien-être de sa famille" , raconte à "La Libre" Pierre Schneider, ancien membre du FLQ. "Il aurait aimé appliquer ici les méthodes de guérilla à la cubaine dans les campagnes québécoises, ce à quoi nous, citadins, nous nous opposions fortement."

Un "terroriste belge" au Québec

La première mouture du FLQ tombera très vite dans les mailles de la police. Car dans la nuit du 20 au 21 avril 1963, une bombe déposée derrière un centre de recrutement de l’armée canadienne, rue Sherbrooke à Montréal, tue le gardien de nuit, Wilfried O’Neil, 65 ans. D’autres attentats suivent. La police redouble d’ardeur et annonce l’arrestation, le soir du 2 juin 1963, de huit membres du FLQ, dont Schoeters. Le Canada découvre l’existence d’un "terroriste belge". La presse l’épingle au point que l’ambassadeur belge finit par s’alarmer et prévient Bruxelles. Schoeters est condamné à dix ans de prison.

"J’allais régulièrement au Canada", raconte François Houtart, qui l’avait connu au Foyer de la JOC à Bruxelles. "J’ai été le voir en prison. Il était consterné que la bombe qu’il avait posée avait fait une victime. Ce n’était pas son intention. Dans un sens, il ne se sentait pas coupable mais il était culpabilisé. Il croyait dans l’indépendance du Québec." Pour le chanoine, Schoeters "avait tendance à exagérer son rôle" dans le FLQ car "pour lui qui avait été humilié dans sa vie, c’était un accomplissement" .

Tous les détenus ont été libérés avant la fin de leur peine à la Noël 1967, mais les conditions de la libération de Schoeters ont été négociées avec les autorités canadiennes par François Houtart et l’abbé Norbert Lacoste. Ce dernier avait fait un doctorat à Louvain et gardait des liens avec l’UCL. La condition fut que Schoeters, en dépit du fait qu’il était devenu canadien, ne remette plus jamais les pieds au Canada. Véritable pestiféré, l’Anversois fut placé dans un avion pour Bruxelles le 25 septembre 1967. Il ne put revoir ni sa femme ni ses deux enfants, Karl et Marie-Astrid.

Schoeters avait perdu toutes ses illusions. Son épouse Jeanne avait été libérée sous caution dès juillet 1963. La caution de 10 950 dollars avait été payée par un artiste anglophone et propriétaire immobilier de Westmount, John Spendlove. Elle avait obtenu le divorce la même année. Et Schoeters se retrouvait dans un avion vers la Belgique, sans aucune certitude.

La Belgique le refuse

L’UCL l’inscrit comme étudiant mais Louvain lui refuse un permis de séjour car Schoeters arrive dans une ville où monte la contestation communautaire et estudiantine. Rejeté par son pays natal, qu’il quitte selon la Sûreté de l’Etat le 17 février 1968, Schoeters part vers sa famille d’accueil en Suisse où il demande l’asile politique. Grosse erreur : après enquête, les autorités bernoises se rendent compte de son passé tumultueux et rejettent sa demande. Il part aussi vers Paris où la France lui donne un permis de séjour de trois mois pour autant qu’il ne travaille pas. "Mais il travaille six semaines" , affirme une source qui a eu accès à son dossier en Suisse. Schoeters obtient cette année-là de l’université de Montréal une maîtrise en sciences économiques car, en prison, il avait pu poursuivre ses études. Mais ce sera une maigre consolation car l’Europe ne veut pas de lui. Le Danemark lui ferme aussi les portes. La Suède l’accueille en dernier ressort, le 22 octobre 1969, en provenance de Suisse.

Les années suédoises

Les années suédoises n’ont jamais été rendues publiques. François Houtart a pourtant entretenu un maigre échange de lettres avec Schoeters. Grâce à ces lettres qui sont consignées aux Archives du monde catholique (ARCA) à Louvain-la-Neuve, on sait que le fondateur du FLQ travaillera plusieurs années à la poste de Stockholm et changera au moins deux fois d’adresse. Il voyagera encore, au Nicaragua et en Union soviétique. Sa fille Marie-Astrid tentera en 1987 de renouer avec son père. Elle le verra une fois, sans grand succès. Il n’y aura pas de deuxième occasion. En février 1993, le chanoine est chargé d’annoncer à Schoeters la mort subite de sa fille au Canada.

"Je n’ai aucun détail sur les circonstances de son décès", écrit-il dans une lettre retrouvée aux Archives du monde catholique. "C’est l’abbé Lacoste qui m’a envoyé un mot, disant qu’il avait reçu la nouvelle par ton ex-femme sur son répondeur automatique mais aucune indication de téléphone ou d’adresse." Schoeters s’est donné la mort un peu plus d’un an plus tard. Selon le service de taxation suédois, qui gère le registre national et que "La Libre Belgique" a consulté, Schoeters est décédé le 26 mai 1994 dans son appartement de la banlieue de Stockholm, à Trangsund. Le révolutionnaire d’Anvers est mort dans l’oubli le plus total.